ACTE IV, SCÈNE II ^l I
MADAME FRANVAL
Ah! c'est là le plus beau! cet homme que j'adore, Je ne sais pas son nom.
On devine touiours.
ADÈLE
Allons; en pareil cas,
Je ne m'en doute pas.
Mais voici le billet, il est sans signature, Et je ne connais pas d'ailleurs cette écriture. Peut-être sauras-tu deviner mieux que moi Quel est le nom du fat...
ADÈLE, lisiVll.
Dieu! qu'est-ce que je voi?
Derville !...
MADAME FRANVAL, à /irt^/.
Ah! qu'ai-je fait, juste ciel!
Haut.
Je t'en prie, Pardon, mille pardons de mon étourderie...
Tendrement.
Ma pauvre Adèle, eh quoi! l'union, le bonheur Ont déjà disparu de votre intérieur!!
De tous les coups du sort c'est là le plus à craindre.
En lui serra)it la viaui.
Adèle... je te plains...
.ADÈLE, tombant dans ses bras.
Ah! je suis bien à plaindre...
MADAME FRANVAL
Dans tes tristes regards depuis long-temps j'ai lu La peine que tu sens. Souvent j'aurais voulu, En pleurant avec toi, la rendre plus légère; Mais tu ne disais rien, j'ai cru devoir me taire.
Malgré l'intimité qui régnait entre nous,
Convient-il de parler des fautes d'un époux?
Victime de ses torts et de son inconstance.
Durant près de deux ans, j'ai souffert en silence.
J'aurais continué, c'était là mon devoir;
Mais puisqu'un incident que je n'ai pu prévoir
Vient de te révéler sa conduite odieuse.
Je dois en convenir, je suis loin d'être heureuse.
Pendant six mois, il fut assidu, plein de soins,
Et paraissait m'aimer, je le croyais du moins...
Bientôt l'éloignement, la froide politesse,
Remplacèrent pour moi sa première tendresse.
Du temps, de la raison j'attendais son retour;
Mais je vois mon espoir s'éteindre chaque jour.
Moi, qui plus que personne ai besoin que l'on m'aime,
Toujours dans l'abandon et seule avec moi-même,
Veuve avec un mari! Mon sort est désormais
De voir se consumer ma jeunesse en regrets.
Pauline, tous les jours je souffre davantage;
Hélas! moi qui jadis aimai tant le volage!
Moi qui me ferais même un plaisir, une loi,
De revenir à lui, s'il revenait à moi!
Comment? toi, mon Adèle, honnête, vertueuse. Avec un jeune époux, te voilà malheureuse.
ACTEIV,SCÈNEII '] l '^
Moi, de qui les penchans sont plus légers, moins doux. Je trouve le bonheur auprès d'un vieil époux, l'ourtant le mal n'est pas sans remède, je pense. Peut-être la raison, une douce éloquence...
ADÈLE
Pauline, j'ai souvent employé ce moyen, Je n'ai rien obtenu; je n'espère plus rien. Je le vois rarement, à peine je lui parle;
Tendrement.
Il est toujours absent!... et sans ce pauvre Charle, Qui fit diversion à mon isolement, Il eût été complet.
MADAME FRANVAL
C'est véritablement Un excellent jeune homme. Il n'est pas sur la terre D'être plus doux, je crois, de meilleur caractère. N'est-ce pas, Adèle?
ADÈLE, baissant les yeux.
Oui.
MADAME FRANVAL
Mais, ma chère, dis-moi, Il m'inspire à présent de l'effroi.
ADÈLE
De l'effroi ?
EUc écoute avec inquiétude.
Ce matin, dans le parc, j'errais à l'aventure; J'étais seule et rêvais dans une allée obscure; Mes pas en parcouraient lentement les détours,
C^Liand tO'Jt-à-coup j'entends des géniissennens sourds, Des soupirs étouffés, des sanglots... Je m'arrête, Et je prête à ce bruit une oreille inquiète. Je distingue bientôt ces mots interrompus, Ces seuls mots: Malheureux! je ne la verrai plus! Ce discours m'attendrit; j'écoute, on recommence; J'écarte le feuillage, et sans bruit je m'avance, Pour savoir le motif de si vives douleurs; J'arrive, et j'aperçois... Charle inondé de pleurs. Mon aspect l'interdit. Je lui parle, il se trouble; Je veux l'interroger, son embarras redouble; J'insiste; il se dérobe à mes regards surpris, Et disparaît enfin, sans m'avoir rien appris.
Adèle respire.
Adèle, sa pâleur, sa figure abattue.
Me donnent à penser... m'ont vivement émue... Je crains fort l'avenir... Pour toi-même, pour lui, Je t'engage à le voir.
ADÈLE
Tu crois?...
MADAME FRANVAL
Dès aujourd'hui.
De l'honneur je suis loin de penser qu'il s'écarte; Mais néanmoins, il faut absolument qu'il parte.
Mouvemenl iF Adèle.
Je suis, à cet égard, de ton opinion... J'entre parfaitement dans ta position... Je trouve ta conduite et délicate et sage... Tu m'entends!... je m'abstiens d'en dire davantage. Mais ne perds pas de temps; nous partons aujourd'hui. Va le trouver; toi seule obtiendras tout de lui.