‹ Théatre (volume 3)Chapitre 121 sur 184 · ACTE I, SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE VIII

CHARLES

Qu'importe? Tan passé, quand je vous tutoyais, Derville était bien loin de le trouver mauvais. Pensez-vous qu'à présent il ait plus d'exigeance?

Mon cousin, il s'agit ici de convenance.

Et non pas de Derville.

CHARLES

Alors, n'en parlons plus; J'adopte, il le faut bien, votre avis là-dessus. Mais mon erreur, je pense, était bien naturelle. J'ai passé mon enfance auprès de vous, Adèle; Puis les ordres d'un père et de plus graves soins M'ont séparé de vous pendant six ans au moins; Et voilà que le sort aujourd'hui me ramène Au séjour qu'habita votre mère et la mienne.

J'y trouve, à chaque pas, des souvenirs touchans; Chaque arbre me rappelle à mes premiers penchans; Quand je vous vois aux lieux où nous prîmes naissance, Je crois recommencer les jours de notre enfance.

ADÈLE

Charles, ces temps heureux et si vite passés, Croyez-le, de mon cœur ne sont point effacés. Oui, de ce souvenir je m'occupe sans cesse; Hier, j'y pensais encor. Dans une douce ivresse. Je me voyais jouer, folâtrer avec vous.

Puis, passant à des jours plus rapprochés de nous, Je songeais aux plaisirs que nous goûtons ensemble Depuis près de deux mois que ce lieu nous rassemble. Une chose venait les empoisonner tous; Vous allez avant peu vous séparer de nous.

Pour vous fixer ici, pour y vivre en famille, Combien je regrettais de n'avoir pas de fille!

Je ne vous comprends pas.

ADÈLE

11 m'eût été si doux De vous voir quelque jour devenir son époux !

CHARLES

Y pensez-vous? je suis à peu près de votre âge.

ADÈLE

Que j'aurais désiré faire ce mariage!

Charles, je vous connais, on remarquait en vous, Dès vos plus jeunes ans, des goûts simples et doux, Un caractère aimant, de l'égalité d'âme!...

Le regardant tendrement.

Je crois que vous feriez le bonheur d'une femme!

N'estimant, ne cherchant que les plaisirs du cœur,

Vous vous renfermeriez dans votre intérieur;

Oui, j'en suis sûre, vous, vous sauriez vous y plaire.

Fuyant d'un monde vain la pompe mensongère,

Et de vivre isolés nous faisant une loi,

Que nous serions heureux, ma fille, vous et moi !

Devant tout à mes soins, et rien à ceux des autres.

Elle aurait pris mes goûts, par conséquent les vôtres.

Nos courses du matin, nos lectures du soir.

L'agrément d'être seuls, de causer, de nous voir,

Et celui de pouvoir, dans notre solitude.

Nous livrer, de concert, aux beaux-arts, à l'étude;

Tous les plaisirs enfin, que, depuis quelques jours,

Nous venons de goûter, nous les aurions toujours!

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