ACTE III, SCÈNE IX
GUSMAN, nonchalamment, La veuve me déplaît.
PEDRO
Ton préjugé m'étonne!...
Il est doux, je le sais, d'aimer une personne Qui n'a point jusque-là connu les passions.
Et d'avoir la primeur de ses sensations.
Mais ce bonheur d'un jour a son désavantage!
En songeant à l'effet qu'une enfant de cet âge Fera sur notre cœur, ne serait-il pas bien De songer à celui qu'on fera sur le sien ?
J'y songe, et je me dis : la fille la plus sage A, le plus qu'elle a pu, rêvé de mariage.
Dans le calme des nuits, et si vague et si doux, Elle n'a pas manqué de créer un époux Qu'elle a gratifié de vertus sans mélange.
Elle en a fait un sylphe, elle en a fait un ange. Toujours beau, toujours jeune et toujours amoureux. Tant pis si le mari n'est pas assez heureux Pour offrir de cet ange une image fidèle!
Le moyen cependant d'approcher du modèle? Pour répondre au roman qu'elle a fait là-dessus Il faut un Dieu... Tu n'es qu'un homme tout au plus. Effrayé de ce sort, supposons, au contraire.
Qu'on épouse une veuve? Oh! c'est une autre affaire. Une veuve n'a point ces exigences-là ;
Gaiement et rapidement.
Elle vient d'éprouver un mécompte déjà !
Une veuve, sachant les effets et les causes.
Est dans le vrai, connaît le positif des choses. Ton rival est un mort, et, quel qu'il ait été, Ce mort-là ne fut pas une divinité!...
Conviens-en, ma pensée est juste autant que neuve! Tu l'approuves?
GUSMAN
Eh bien I va donc pour une veuve 1
PEDRO
A présent que voilà deux points bien résolus, Je vais te demander quelque chose de plus.
GUSMAN, avec effroi.
Encore?
PEDRO
Oui, je voudrais, Gusman, ne te déplaise.
Que cette veuve fût...
GUSMAN
Quoi donc?
PEDRO
Une Française.
Et peut-être déjà tu devines pourquoi?
Geste négatif de Gusman, Tu ne sais pas vouloir, elle voudra pour toi.
GUSMAN
Comment? c'est ma cousine?
PEDRO
Oui.
GUSMAN, d^un air sérieux.
Pour qu'on se marie, Ne faut-il pas s'aimer quelque peu, je te prie?
PEDRO, avec aplomh.
Vous vous adorez.