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Théatre

Qu'est-ce qu'un Paria? C'est la première question que l'on a dû se faire lorsque l'on a entendu parler de la nouvelle tragédie de l'auteur des Vêpres siciliennes. Beaucoup de personnes aiment le théâtre , et ne sont pas pour cela familières avec les Relations du P. Gatrou, les Voyages de Tavernier ou ceux de Bemier. Bernardin de Saint-Pierre a fait d'un Paria le héros d'un petit conte philoso^ phique, intitulé la Chaumière indienne, et ce Paria est , sous la plume du romancier, le

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modèle des sages, des solitaires, des amans et des époux ; il réi^re sa femme comme le soleil, et Vaime comme la htne. Un docteur anglais , député de toutes les académies des. trois royaumes , a parcouru la moitié du globe pour y chercher la vérité et le bonheur 2 il ne trouve l'une et l'autre que dans la cabane du Paria. En quittant son hôte, le voyageur britannique veut lui faire présent d^une montre qui sonne les heures. « Les oiseaux les chan* « tent, répond le Paria. — Acceptez du « moins ces pistolets , pour vous défendre des « voleurs dans votre solitude. . — L'argent M dont vos armes sont garnies suffirait pour M les attirer. » Voilà le Paria du roman; voici celui de l'histoire :

« Outre les quatre premières tribus, celles des brames , des guerriers , des laboureurs et des artisans , il y en a une cinquième qui est

le rebut de toutes les autres. Ceux qui la composent ont les emplois les plus yils de la so^ ciété : ils enterrent les morts , ils transportent les immondices , et se nourrissent de la viande des animaux morts naturellement. Ils sont dans une telle horreur, que , si l'un d'entre eux osait toucher un homme d'une autre classe, celui-ci a le droit de le tuer sur-le-H;hamp ; on les nomme les Parias. » ( Ratstal , Histoire des deux Indes. )

Il y a encore , au rapport du même historien , une classe plus abjecte et plus méprisée que celle des Parias , c'est la tribu des Poulichis ; les détails dans lesquels il entre ù leur égard , et que confirme l'autorité des écrivains les plus irrécusables , prouvent qu*il n'est pas de degré d'abjection et d'abrutissement auquel la tyrannie et l'ignorance ne puissent ravaler

l'espèce humaine. Cet état d'avilissement et

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d'opprobre n'a jamais déshonoré les société»

éclairées de la lumière du christianisme : l'es-^ clavage des noirs , l'excommunication poli-> tique des Juifs, n'a approché dans aucun temps de cette dégradation absolue des droits de l'homme , à laquelle des castes entières ont été condamnées dans la presqu'île du Gange.

En Europe , ceux qui étaient assis au dernier degré de la hiérarchie sociale se trouvaient réellement dans un état d'élévation prodi* gieuse, en comparaison de ces déplorables victimes du fanatisme, de l'orgueil et des préjugés asiatiques.

Venger ces infortunés , et préparer, même de loin, l'époque de leur régénération politique, est le devoir d'un écrivain qui embrasse dans ses vues les intérêts de l'humanité tout entière. Si jamais les Parias sont rendus à leur dignité primitive, j'ignore jusqi&'à quel point

( vij ) ils auront obligation d^un si grand service à une pièce de théâtre jouée à deux mille lieues de Bénarès ; mais le théâtre répand et propage les maximes avouées par la justice et par la vérité ; et , puisque la presqu'île est aujourd'hui à peu près entièrement assujettie à une domination européenne , qui sait si l'opinion^ favorable à l'abolition d'un esclavage odieux ne recevra pas de la tragédie de M. Delavigne une nouvelle impulsion qui, communiquée de Paris à Londres, ira se faire sentir, par un heureux contre-coup , sur les rivages de Coromandel et de Malabar?

L'écueil d'un pareil sujet est l'exagération. Il est louable de s'enflammer pour une classe d'hommes proscrite et avilie ; il est injuste et dangereux de lui sacrifier entièrement les classes supérieures. Cet écueil, M. Delavigne n'a pas su l'éviter ; il commence par retrancher

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des quatre premières tribus de llndostan celles

des laboureurs et des artisans ; reste la tribu

des Brames et celle des guerriers : un Paria

est son béros ; dès lors , les Brames ne seront

plus que des imposteurs fana tiques, insensibles

à la voix de la nature et de la pitié ; et , quant,

aux guerriers , il cbercbera en vain sur leur

front les traces de leur noble origine ; il n'y

verra que

Des traits efTëminës Vieillis par les chagrins , par les pleurs sillonnés ; Sous un faste imposant des corps dont la mollesse * Faisait mentir le fer qui couvrait leur faiblesse.

Mais un Paria aura seul plus de force et de

courage que toute la tribu belliqueuse , que

toutes les autres tribus ensemble ; il n'y a pas

lieu d'en douter ; car il s'en vante et personne

ne le dément :

Vos tribus dispersées A l'approche du joug s'étaient déjà baissées. Je Fécartai moi seul , qui seul restais debout.

(ix) Mais par quel prodige ce Paria , vil rebut d'une nation , ce Paria que Dieu avait retranché

Du nombre des humains Quand l'univers crée sMchappa de ses mains ,

se trouve-4-il à la tête de la tribu des guerriers? C'est ici la donnée principale de la pièce y et elle me conduit naturellement à l'analyse.

Idamore , fils du Paria Zarès , a quitté depuis trois ans son vieux père , dont il était l'unique appui dans le désert. Poussé par un sentimentvague de curiosité , et par un instinct irrésistible d'ambition, il s'est approché de Bénarès ; et , déguisant son origine servile sous les dépouilles des tigres qu'il a terrassés , il est venu prendre du service dans les troupes attaquées alors par les Portugais. Ses talens et son courage l'ont élevé de grade en grade jusqu'au commandement suprême ; ce commandement

a été la récompense d'une dernière victoire qu'il a remportée sur les chrétiens , et dans laquelle il a fait prisonnier de ses propres mains le jeune Alvar, auquel il a sauvé la vie , et qui est devenu son confident et son ami.

Sûr de son attachement et de sa prudence , Idamore révèle à Alvar le secret de sa naissance ; Alvar lui confie à son tour que luimême , par suite d'une erreur qu'il n'explique point, a été excommunié à Lisbonne, et que c'est pour se soustraire aux rigueurs de l'inquisition, qu'il est venu débarquer sur les bords du Gange. Cette circonstance n'est d'aucun intérêt dans la suite de l'ouvrage ; et , comme elle allonge inutilement l'exposition , il n'y aurait aucun inconvénient à la supprimer.

Rassasié de gloire, dégoûté du faste des villes , Idamore pensait à retourner auprès de

Zarès ; un sentiment impérieux , l'amour l'a retenu à Bénarès. Épris des charmes de la jeune Néala , fille du grand-prétre Akébar, il a touché son coeur ; un obstacle qui parait invincible s'oppose à leur union. Néala est vouée par son père au dieu du Gange , et cet hymen religieux la consacre à une éternelle virginité. D'ailleurs Akébar est ennemi d'Idamore , qui n'a jamais voulu fléchir le genou devant sa puissance sacrée. Gomment son ennemi pourrait-il espérer de devenir son gendre?

Le pontife , après avoir longuement déploré les ennemis attachés à son rang , la contrainte qu'il est obligé de s'imposer à tous les momens de la vie ^ l'abnégation même des sentimens naturels , à laquelle il est condamné par sa pieuse politique , et surtout les chagrins cuisans qu'il ressent de l'orgueil inflexible d'Idamore, veut triompher de son superbe

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rival , en lui offrant la main de sa fille. Un oracle émané de la puissance suprême a rompu les engagemens sacrés de Néala ; et Akébar , ignorant ceux qui lient déjà les deux jeunes amans, propose à Idamore un mariage qui doit mettre fin à tous les ressentimens. Idamore , transporté de joie , tombe aux pieds d' Akébar y lui jure soumission et respect.

Les desseins du pontife sont accomplis; il sort pour ordonner les préparatifs de l'hjmen.

Néala est auprès de son époux, lorsque tout à coup un scrupule généreux s'empare de l'esprit d'Idamore ; peut-il laisser ignorer à Néala que c'est un Paria qu'elle épouse ? Le terrible aveu lui écbappe , et à l'instant Néala épouvantée recule avec borreur , et court se réfugier auprès de la statue de Brama.

C'est ici la plus belle et la plus toucbante situation de la tragédie. Dans une tirade très-

( x»j ) éloquente et très-bien versifiée, l'auteur a placé l'apologie de la tribu des Parias. Idamore cbercbe à détromper son épouse ; il lui prouve facilement que les Parias sont des bommes , enfans d'un même Dieu , éclairés d'un même soleil , portés par la même terre , et appelés à une même vocation :

Diea nous appelle tous ; le brame qui Feacense Et Fenfant du désert repousse des autels , Reposeront unis dans ses bras paternels.

Cette tirade a été couverte d'applaudissemens mérités ; il est juste d'en rendre quelqu'} cbose à Sbakespeare qui , dans son Marchand de J^enise, a prêté les mêmes idées au Juif Sylock. « Un Juif n'a-t-il pas des yeux ? Un M Juif n'a-t-il pas des mains , des organes et n des passions ? ne se nourrit-il pas des mêmes « alimens? n'est-il pas blessé des mêmes « armes? etc. » Mais un emprunt fait à un

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théâtre étranger est une conquête légitime , et M. Delà vigne l'a ornée de si beaux vers qu'il en a fait incontestablement sa propriété.

Dans le moment on annonce l'arrivée im-< prévue d'un vieillard ; et cette arrivée va tout changer, va donner à tout une face imprévue.

Zarès, ne pouvant plus supporter l'absence de son fils ^ vient réclamer les droits de la tendresse et de l'autorité paternelle. A peine estil instruit qu'Idamore est perdu à jamais pour lui , puisqu'il va s'unir à une bramine , que Zarès l'accable de reproches; il lui rappelle les souvenirs de son enfance , le tombeau de sa mère , et lui ordonne de renoncer à Néala, et de l'accompagner dans sa retraite ; Idamore lui demande une heure ; après une entrevue avec Néala , il obéira à son père. Zarès s'enfonce seul dans la forêt.

Idamore a déterminé avec peine Néala à le

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