‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 118 sur 122 · FARCE ÉTERNELLE · texte numérisé non relu

FARCE ÉTERNELLE

LE MYSTÈRE D'ISIS

PERSONNAGES

ISIS, statue voilée, à transformations.

VIDI, vieux sage.

LE PRINCE AZUR, jeune fou.

N'importe où, dans tous les temps.

VIDI Encore une fois, seigneur, laissez-moi vous répéter ce que les conseils de ma vieille expérience...

.\ Z L' R Encore un coup, maître raisonneur, garde pour toi ta vieille expérience et souffre que la mienne, qui est jeune...

VIDI

Hélas I oui, combien jeune !

A z L" R Ne dit-on pas : Si jeunesse savait I

VIDI

Précisément, et vous ne savez pas.

AZUR

C'est bien pourquoi je veux savoir.

VIDl

Mais puisque je suis là pour vous apprendre...

AZUR

Et comment as-tu appris, toi ? En voyant, je suppose.

VIDl

Sans doute.

AZUR

Permets-moi donc de voir, à mon tour.

VIDI

Au moins, seigneur, mettez sur votre nez mes lunettes, qui sont excellentes.

AZUR

Grand merci ! Je ne pense pas que mes yeux soient mauvais non plus.

VIDl

Mais si ! Tout vous semble couleur de rêve. •

AZUR

Dame ! Et à travers tes besicles, de quelle couleur sont donc les choses ?

LE MYSTÈRE DISIS 551

VlDl

De leur vraie couleur ; j'entends celle de la réalité.

AZUR

Est-ce une couleur, agréable ?

VI DI

Hélas ! non.

AZUR

Alors, je préfère regarder avec mes yeux.

VIDI

Mais la vérité, seigneur, qu'en faites-vous ? La vérité, que vous tenez tant à connaître, et pour l'amour de laquelle vous avez entrepris cet aventureux voyage au caveau le plus souterrain, le plus terrible, le plus hideux, du temple d'Isis !

AZUR

Du diable si je comprends pourquoi tu maltraites de la sorte le délicieux retrait où nous sommes ! Un souterrain, dis-tu, un caveau, cette chapelle mystique doucement éclairée par un demi-jour si tendre ! Et qu'y a-t-il de terrible et de hideux, je te prie, dans ces fleurs multicolores qui tapissent les murailles, qui sont diamantées de rosée suave, et qui chantent une symphonie de parfums où se fondent toutes les haleines du printemps ?

Est-il possible d'avoir les sens troublés à ce point !

AZUR

Que veux-tu dire ? J'ai les sens troublés, moi ! Par exemple ! Tiens, veux-tu que je te nomme ces fleurs par leurs noms, et que je t'analyse les nuances de leurs parfums ? Voici des violettes, des lilas, des scabieuses. Celles-là sentent une fine odeur de...

VI Dl .

Ah ! malheureux, malheureux prince !

AZUR

Parbleu ! tu perds la tête, je crois.

VIDI

Mettez mes lunettes, seigneur, je vous en conjure. Par grâce, mettez mes lunettes, ne fût-ce qu'un instant.

AZUR

Et que verrai-je donc, avec tes lunettes ?

VIDI

Vous verrez que ces fleurs ne sont pas des fleurs, mais de pauvres yeux de morts, les yeux de tous les infortunés qui sont morts pour avoir voulu regarder Isis sans voiles. Et ce n'est pas de la rosée qui les diamante. Ce sont leurs larmes qui coulent. Et de tout ce charnier, il ne s'exhale aucune haleine printanière, mais bien une épouvantable puanteur de corruption.

AZUR

Tu n'as pas l'ivresse folâtre, mon vieux.

LE MYSTÈRE D'ISIS 353

VI DI

Gomment, seigneur, vous croyez...?

AZUR

Allons, tais-toi ! Tu es soûl. Pouah ! Tu sens le vin. N'as-tu pas honte ! Te présenter dans cet état devant la statue de la déesse, devant ma bien-aimée ! Car la voici, regarde. Elle vient de m'apparaître dans l'ombre devenue plus claire. Vois, vois, comme la lumière augmente, comme le sanctuaire resplendit! Isis, chère Isis, que tu es belle, sous ce voile noir tout semé d'étoiles, pareil à une nuit d'été ! Quels voluptueux contours on devine parmi les brumes de ces plis flottants ! Ta chair irradie au travers. Les pointes de tes seins y semblent deux roses naissantes d'aurores jumelles. Ton ventre lascif s'y enfle ainsi qu'un nuage dont le bas est doré par la rousse toison du soleil couchant. Isis, belle Isis, je t'adore.

VIDI

Seigneur, mon doux seigneur, mon cher enfant, prenez garde !

AZLR

A quoi ?

VlDI

A l'étrange folie, étrange et si banale, hélas ! qui vous monte au cerveau.

AZUR

Qu'appelles-tu folie ? N'est-ce pas la divine Isis qui

est ici, devant moi, qui palpite sous son voile, en entendant mes paroles caressantes ? N'as-tu pas remarqué comme elle a frémi ? Me suis-je donc trompé, quand il m'a semblé qu'elle inclinait imperceptiblement la tête en signe d'accordaille à mon amour? Regarde, regarde toi-même. De nouveau elle acquiesce. N'est-ce pas, bien-aimée, n'est-ce pas que tu consens à te montrer, à te donner, toute, toute, et nue, radieusement et voluptueusement nue ?

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