FARCE ÉTERNELLE
LE MYSTÈRE D'ISIS
PERSONNAGES
ISIS, statue voilée, à transformations.
VIDI, vieux sage.
LE PRINCE AZUR, jeune fou.
N'importe où, dans tous les temps.
VIDI Encore une fois, seigneur, laissez-moi vous répéter ce que les conseils de ma vieille expérience...
.\ Z L' R Encore un coup, maître raisonneur, garde pour toi ta vieille expérience et souffre que la mienne, qui est jeune...
VIDI
Hélas I oui, combien jeune !
A z L" R Ne dit-on pas : Si jeunesse savait I
VIDI
Précisément, et vous ne savez pas.
AZUR
C'est bien pourquoi je veux savoir.
VIDl
Mais puisque je suis là pour vous apprendre...
AZUR
Et comment as-tu appris, toi ? En voyant, je suppose.
VIDl
Sans doute.
AZUR
Permets-moi donc de voir, à mon tour.
VIDI
Au moins, seigneur, mettez sur votre nez mes lunettes, qui sont excellentes.
AZUR
Grand merci ! Je ne pense pas que mes yeux soient mauvais non plus.
VIDl
Mais si ! Tout vous semble couleur de rêve. •
AZUR
Dame ! Et à travers tes besicles, de quelle couleur sont donc les choses ?
LE MYSTÈRE DISIS 551
VlDl
De leur vraie couleur ; j'entends celle de la réalité.
AZUR
Est-ce une couleur, agréable ?
VI DI
Hélas ! non.
AZUR
Alors, je préfère regarder avec mes yeux.
VIDI
Mais la vérité, seigneur, qu'en faites-vous ? La vérité, que vous tenez tant à connaître, et pour l'amour de laquelle vous avez entrepris cet aventureux voyage au caveau le plus souterrain, le plus terrible, le plus hideux, du temple d'Isis !
AZUR
Du diable si je comprends pourquoi tu maltraites de la sorte le délicieux retrait où nous sommes ! Un souterrain, dis-tu, un caveau, cette chapelle mystique doucement éclairée par un demi-jour si tendre ! Et qu'y a-t-il de terrible et de hideux, je te prie, dans ces fleurs multicolores qui tapissent les murailles, qui sont diamantées de rosée suave, et qui chantent une symphonie de parfums où se fondent toutes les haleines du printemps ?
Est-il possible d'avoir les sens troublés à ce point !
AZUR
Que veux-tu dire ? J'ai les sens troublés, moi ! Par exemple ! Tiens, veux-tu que je te nomme ces fleurs par leurs noms, et que je t'analyse les nuances de leurs parfums ? Voici des violettes, des lilas, des scabieuses. Celles-là sentent une fine odeur de...
VI Dl .
Ah ! malheureux, malheureux prince !
AZUR
Parbleu ! tu perds la tête, je crois.
VIDI
Mettez mes lunettes, seigneur, je vous en conjure. Par grâce, mettez mes lunettes, ne fût-ce qu'un instant.
AZUR
Et que verrai-je donc, avec tes lunettes ?
VIDI
Vous verrez que ces fleurs ne sont pas des fleurs, mais de pauvres yeux de morts, les yeux de tous les infortunés qui sont morts pour avoir voulu regarder Isis sans voiles. Et ce n'est pas de la rosée qui les diamante. Ce sont leurs larmes qui coulent. Et de tout ce charnier, il ne s'exhale aucune haleine printanière, mais bien une épouvantable puanteur de corruption.
AZUR
Tu n'as pas l'ivresse folâtre, mon vieux.
LE MYSTÈRE D'ISIS 353
VI DI
Gomment, seigneur, vous croyez...?
AZUR
Allons, tais-toi ! Tu es soûl. Pouah ! Tu sens le vin. N'as-tu pas honte ! Te présenter dans cet état devant la statue de la déesse, devant ma bien-aimée ! Car la voici, regarde. Elle vient de m'apparaître dans l'ombre devenue plus claire. Vois, vois, comme la lumière augmente, comme le sanctuaire resplendit! Isis, chère Isis, que tu es belle, sous ce voile noir tout semé d'étoiles, pareil à une nuit d'été ! Quels voluptueux contours on devine parmi les brumes de ces plis flottants ! Ta chair irradie au travers. Les pointes de tes seins y semblent deux roses naissantes d'aurores jumelles. Ton ventre lascif s'y enfle ainsi qu'un nuage dont le bas est doré par la rousse toison du soleil couchant. Isis, belle Isis, je t'adore.
VIDI
Seigneur, mon doux seigneur, mon cher enfant, prenez garde !
AZLR
A quoi ?
VlDI
A l'étrange folie, étrange et si banale, hélas ! qui vous monte au cerveau.
AZUR
Qu'appelles-tu folie ? N'est-ce pas la divine Isis qui
est ici, devant moi, qui palpite sous son voile, en entendant mes paroles caressantes ? N'as-tu pas remarqué comme elle a frémi ? Me suis-je donc trompé, quand il m'a semblé qu'elle inclinait imperceptiblement la tête en signe d'accordaille à mon amour? Regarde, regarde toi-même. De nouveau elle acquiesce. N'est-ce pas, bien-aimée, n'est-ce pas que tu consens à te montrer, à te donner, toute, toute, et nue, radieusement et voluptueusement nue ?