‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 120 sur 122 · LA GLOIRE DU GESTE · texte numérisé non relu

LA GLOIRE DU GESTE

Devant une table où le traditionnel verre d'eau sucrée jst remplacé par un paquet de tabac et un cahier de Dapier à cigarettes, Pierrot est assis, en train de soufïer des ronds de fumée, qu'il essaie de se passer aux loigts pour qu'ils y deviennent des bagues. Après avoir linsi symbolisé par avance la chimérique inutilité de ;out effort humain, il se résigne à commencer sa conerencemime, jette sa cigarette, et fait la bouche en !ul de poule, puis en accent circonflexe, ce qui signifie îlairement :

Mesdames, messieurs !

Ensuite il cligne successivement de l'œil droit et de 'œil gauche, les ouvre tous deux ensemble écarquillés, es referme avec l'accablement du sommeil qui vient, )àille, s'étire, se passe le dos de la main de bas en haut •ous le menton, rebàille, referme les yeux, les rouvre 'un après l'autre, cligne de l'œil gauche, de l'œil Iroit, éternue sans bruit, se mouche à la muette, crache n sourdine dans ses paumes, les frotte, retrousse ses

manches, lève les bras au ciel, pique son index ver l'auditoire dun air professoral et menaçant, se fourr( ce même index dans le nez, fourrage de son petit doig dans son oreille, se tire les sourcils comme s'il voulail les épiler, agite ses joues d'un tic convulsif qui les renc tremblotantes, donne au tour de ses lèvres la forme -' d'un arc tendu, puis d'un goulot de bouteille, pui d'une coupure en croissant, puis d'un...

Mais à quoi bon tenter la notation minutieuse et pré cise de toutes les vocalises mimiques dont il égrène h mélodie, tandis que ses gestes en déroulent la basse continue aux harmonies compliquées, contre-point e fugue de silencieuses et mouvantes et éloquentes ara besques?

Une pantomime peut-elle et doit-elle s'écrire ? Tou les reflets dansants qui passent sur ces flots rapide que sont les yeux et la physionomie, quelle plaqu figeante de mots est donc capable de les fixer? Tou les papillons de sentiments et d'idées qui se posent a bout des doigts gesticulants et qui s'en envolent pa tourbillons fous, n'est-ce pas les tuer, que de les pique de l'épingle aux bouchons des vocables ? Toutes ces fleur vaporeuses, pareilles à celles qui s'épanouissent dan la prairie multicolore des nuages à l'aube et au cou chant, ne vont-elles pas se faner et s'éteindre misera blement en l'herbier des phrases?

Hélas : l'incontestable et triomphante supériorité d la pantomime sur l'écriture, elle se manifeste en ceif tout d'abord, que la plus simple des pantomimes e trahie par le plus opulent des styles.

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Confesse donc d'avance que tu es vaincu, pauvre enfîleur de substantifs, fussent-ils rares, triste enlumineur d'épithètes, fussent-elles neuves (et il n'y en a plus de telles); avoue que tu ferais mieux de te taire, et tais- toi !

Comme cependant, tandis que je constate mon impuissance à le traduire, Pierrot continue à mimer sa conférence, force m'est bien de résumer par à peu près ce qu'il exprime. Allons-y donc, mais humblement et marmiteusement, avec la conscience et la honte de ne savoir donner que le grossier canevas sur lequel il brode la vie elle-même.

Voici, tant bien que mal, ce que dit Pierrot :

Mesdames, messieurs,

J'ai la prétention de vous prouver ici, très brièvement d'ailleurs, que le geste est tout ; et par là j'entends bien dire qu'il est tout absolument, et que le reste est négligeable, flatueux et superfétatoire.

Je pourrais vous en faire convenir tout de suite en commençant ma conférence par la fui. Mais alors, pourquoi serais-je en cette enceinte? Or, j'y suis pour vous charmer pendant au moins une heure. Commençons donc par le commencement.

Quelle est la chose, je vous prie, à laquelle, tous tant que vous êtes, vous pensez le plus? Avouez que c'est l'amour.

Kh bien ! mesdames et messieurs, l'amour n'est qu'un geste.

Prenons le baiser. Peut-on, avec des mots, définir le baiser? Je ne le crois pas. La définition la plus scien-

tifique en a été donnée par un éminent physiologiste, pour qui le baiser est la contraction orbiculaire des muscles composant le sphincter buccal.

(Ici je ne saurais m'empêcher de signaler le geste très particulier de Pierrot. Il mit son index droit dans sa bouche froncée, puis se leva, tourna le dos au public, et fit semblant de vouloir, avec cet index, s'empaler. Puis il reprit :)

Cette définition, mesdames et messieurs, ne me satisfait pas. Pour moi, le baiser est ceci.

(Pierrot, à ce moment, descend de l'estrade, s'avance vers une très jolie fenmie, lui empoigne la tète à deux mains, et lui applique longueuient, et à la pigeonne, ce que les Marseillais nomment oun poiUoun. Puis il remonte sur l'estrade et continue.)

Notez, mesdames et messieurs, que je n'ai point fait claquer mes lèvres. Car le baiser avec fracas, c'est déjà du parlé, du style. Mais le vrai baiser, celui où l'on fond tout son être dans un autre être, celui qui précède et accompagne l'acte que vous savez, celui-là est profond et muet. De la pure pantomime, de l'essence de pantomime !

Quant à l'acte lui-même, je n'insisterai pas, par pudeur pour les dames; personne, j'en suis sûr, ne me contredira, si j'affirme que, comme mutisme, et surtout comme profondeur... J'ai dit que je n'insisterais pas. Je n'ai qu'une parole ; passons !

Or, par où entre-t-on dans la vie, s'il vous plaît, sinon par là? Donc, l'origine de la vie, c'est bien le geste. C. Q". F. D.

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