LA GLOIUE DU GESTE
Or, voulant précisément le faire comprendre, et sachant fort bien qu'on ne pourrait pas l'ouïr, il est de toute évidence que l'intelligent Gambronne ne l'a point dit.
Même doué d'une voix d'Archange trompe ttant le Jugement dernier, même sûr de dominer le vacarme, l'eùt-il crié, d'ailleurs, en français, puisqu'il s'agissait de répondre à des étrangers ne parlant pas notre belle langue ? Poser la question, c'est la résoudre. Non, encore une fois, Gambronne ne l'a point dit.
Qu'a-t-il donc fait ?
Un geste, mesdames et messieurs, il a fait un geste, il n'a fait qu'un geste. La tête haute et méprisante, le bras droit envolé comme dans un coup d'aile lyrique, les sourcils en baïonnettes croisées, le regard lançant dos salves d'héroïque mousquetcrie, la gueule grande < m verte et pareille au pavillon de l'énorme trompette nii soufflera le susdit Archange du Jugement dernier, Ici s'est manifesté Gambronne jouant la plus sublime ^îCène de pantomime. Tenez, ainsi !
(Et Pierrot, campé dans la posture qu'il venait de décrire, poussa silencieusement le génial gros mot, sans le prononcer, mais avec une intensité capable de le faire comprendre sur le chamf) de bataille le plus hourvarique et le plus grouillant des peuples les plus divers. Vraiment, si j'ose m'exprimer de la sorte, il en avait plein la bouche. Toute la salle, debout, faisait chorus. Nous étions vengés des Anglais et de l'Europe. Mais Pierrot se rassit, apaisa la foule, et, prenant un * air grave, conclut :)
368 TIIÉAÏIIE CHIMÉRIQUE
Mesdames et messieurs, j'aurais honte à terminer sur un succès de ce genre, trop facilement arraché à votre patriotisme. Nous sommes ici pour philosopher. Finissons par de sérieuses considérations philosophiques. Je vous ai dit, en commençant, que je me faisais fort de vous prouver ceci : le geste est absolument tout. Un autre se contenterait des arguments fournis jusqu'à présent. Je veux vous en donner de plus hauts, qui nous ramènent dans les régions sereines de la cosmogonie et de la métaphysique.
Mesdames et messieurs, l'origine et la fm des choses sont dans le geste, par le geste, ou plutôt sont le geste.
In principio erat verbian, dit saint Jean. Avec votre permission, saint Jean se trompe.
Jn principio était le Rien.
Mais dans ce Rien était Tout.
Car Rien désirait devenir Tout.
Or le désir se manifestant par un geste, Rien fit ce geste.
Tout était né.
A la fm des fms. Tout s'embêtera d'être devenu Tout, et désirera redevenir Rien.
Alors Tout fera un geste.
Et Tout sera Rien.
(Ici Pierrot ralluma une cigarette, souffla un nombre infini de ronds de fumée, et s'en alla en jonglant avec.)
TABLE DES MATIERES
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