LE ROSSIGNOL
Je chante les jours bénis et l'amour revenu. Les bois ont senti le souffle du printemps passer dans leur chevelure rajeunie. Ils tendent vers le soleil leurs bras gonflés de sèVe. Ils ont une âme, et cette âme s'exprime par ma voix.
Je pleure d'attendrissement.
Quoi ! A cause de ce ténor poussif?
BONVOULOIR
C'est le rossignol que vous traitez de la sorte ?
Certes.
BONVOULO IR
Il chante pourtant à ravir.
11 chante faux. Il vient de donner un si bémol au lieu d'un si naturel.
BONVOULOIR
Je ne m'en suis pas aperçu.
C'est que vous n'entendez rien à la musique.
BONVOULOIR
Pardonnez-moi.
Si VOUS y entendiez quelque ciiose, vous auriez grincé des dents au passage de cet accord inharmonique.
Quel accord ?
Cet accord où la voix du chanteur était dans un ton et le sifflet de la locomotive dans un autre.
BONVOULOIR
Quelle locomotive ?
Celle du train qui vient de passer là-bas, à l'horizon,
BONVOULOIR
Je n'ai pas pris garde à ce train.
Moi, je prends garde à tout. Ce train est celui de sept heures trente-sept. Vous voyez que je suis précis, moi !
BONVOULOIR
Excusez-moi ; mais ce train n'empêche pas le rossignol...
Le rossignol, d'après les manuels d'ornithologie, est un petit oiseau de plumage roussàtre, d'humeur farouche, qui souffre généralement de la goutte et meurt d'étisie ou d'indigestion.
BONVOULOIR
Je ne suis pas ornithologue.
Moi, je suis tout.