‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 40 sur 122 · UNE VOIX · texte numérisé non relu

UNE VOIX

CHACLW, séveillant

Quel sale temps I

LA VOIX

Dame ! c'est le temps de la saison.

CHACUN

Sale saison !

LA VOIX

Fin d'automne, bientôt.

CHACUN

Fin d'automne, déjàl C'est épatant.

LA VOIX

Ilesarde l'almanach.

140 T HÉATRE CHIMÉRIQUE

CHACUN

Il m'embête, l'almanach. Je le vois bien, d'ailleurs, sans le regarder. Il est là, pendu au mur. Sale almanach !

L'ALMANACH

Ce n'est pas de ma faute.

Non ; mais quel ciel noir ! On se croirait dans le derrière d'un nègre.

L'ALMANACH

Novembre !

CHACUN

Et d'un nègre en deuil...

L'ALMANACH

Deux novembre !

CHACUN

Zut, toi ! Tu me rases.

LA VOIX

Ferme les yeux et redors.

CHACUN

Ça y est ; mes yeux sont fermés ; je ne vois plus ce nom de Dieu de sale almanach. Mais je ne peux pas redormir.

L'ALMANACH

Deux novembre !

CHACUN

Assez, bassia 1 assez 1

LA VOIX

Bouche tes oreilles et redors.

CHACUN

Ça y est; mes oreilles sont bouchées; je n'entends )lus ce sacré bougre de sale bavard. Mais je ne peux )as redormir.

LA VOIX

Pourquoi ?

CHACUN'

Malgré mes yeux fermés, je vois des gens; et malgré nés oreilles bouchées, j'entends des choses.

LA VOIX

Où ça ■?

CHACUN'

Je ne sais pas. On dirait que c'est en moi-même.

LA VOIX

Eh bien ! regarde ces gens et écoute ces voix, puisque u ne peux pas faire autrement, et tâche de com- )rendre ce qu'on te veut.

CHACUN

C'est une idée !... Eh 1 gens !

LES SPECTRES

Quoi?

CHACUN

Qu'est-ce que vous me voulez?

LES SPECTRES

Rien.

CHACUN

Qu'est-ce que vous faites là?

LES SPECTRES

Rien.

CHACUN

Qu'est-ce que vous êtes ?

LES SPECTRES

Rien.

CHACUN

Blagueurs ! Avec ça que je ne devine pas ce que vous êtes !

LES SPECTRES

Quoi donc?

CHACUN

Des spectres, parbleu !

LES SPECTRES

Eh bien! des spectres, qu'est-ce, sinon rien?

CHACUN

Soit; rien; mais limage de quelque chose ou de quelqu'un.

LES SPECTRES

Eh ! eh ! tu n'es pas trop sot.

CHACUN

Merci bien !

LES SPECTRES

N'y a pas de quoi.

CHACUN

Donc, vous n'êtes rien, voilà qui est entendu ; mais vous représentez quelqu'un qui a été quelque chose.

LES SPECTRES

Tu l'as dit, bouffi!

CHACUN

Et qu'a-t-il été, ce quelqu'un?

LES SPECTRES

Oh ! rien.

CHACUN

Rien, ce n'est pas possible !

LES SPECTRES

Enfin, peu de chose, bien peu ! *

CHACUN

Et qui fut-ce donc, ce quelqu'un si vague ?

LES SPECTRES

Toi-même.

Plait-il? Vous dites?

LES SPECTRES

Nous disons que ce quelqu'un, si vague, si peu de chose, presque rien,, ce fut toi-même.

CHACUN

Hein? Quoi? J'ai mal entendu, sans doute. Répétez!

LES SPECTRES

Toi, toi, toi !

Fumistes I Imbécile !

Mais enfin....

CHACUN

LES SPECTRES

CHACUN

LES SPECTRES

Interroge-nous l'un après l'autre, et tu verras.

CHACUN

Soit! Eh bien! toi, par exemple, spectre d'enfant rose et blondin, aux yeux d'un bleu trouble, aux gestes de limbes, à la démarche d'angelot ivre du lait des nuages et titubant parmi des glèbes d'azur, es-tu donc le spectre de moi

LE SPECTRE

Oui, de ce moi que tu as été et dont tu ne \e souviens plus.

CHACUN

C'est vrai, je ne m'en souviens plus, ohl plus du tout.

LE SPECTRE

Pourquoi t'en souviendrais-tu, puisqu'il est mort?

CHACUN

En effet !... Et toi, l'autre spectre, là-bas, spectre de mâle amoureux, jaloux, en rut, en lutte, les sourcils froncés, les regards flamboyants, tous les nerfs tendus et bandés à rompre, es-tu vraiment l'effigie d'un moi que je fus ?

LE SPECTRE

Vraiment oui.

CHACUN

Mais, il me semble que tu as comme des doubles derrière toi. En voici plusieurs ! En voici toute une bande! Comme il y en a ! Qu'est-ce que cela signifie?

LA LANDE

Nous nous ressemblons un peu. sans doute ; et il ne faut pas t'en étonner. N'as-tu pas aimé plusieurs fois ? Beaucoup de fois ?

Bien sur. Je m'en flatte même. On n'est pas de bois !

LA IJANDE

Eh bien ! Autant de fois tu as aimé, autant de fois un moi a vécu en toi, un moi qui n'est plus, à jamais plus.

CHACUN

Il est certain que, tous, vuus me paraissez abolis et d'un (si j'ose m'exprimer de la sorte) irrémédiable à-jamais-plus. Oui, tous, tous, en somme! Du diantre si j'en reconnais un seul, de ces anciens Je.'

146 THÉÂTRE CHIMÉRIOUE

LES SPECTRES

Pourquoi en reconnaîlrais-tu un seul, puisqu'ils sont morts?

CHACUN

En effet !

LES SPECTRES

Et de même pour cette innombrable armée que nous sommes. Du premier au dernier, tous nous avons été ce quelqu'un si vague, si peu de chose, presque rien alors, qui fut un moment ton moi, et qui, désormais, n'est plus rien de rien de rien du tout.

CHACUN

C'est pourtant vrai.

LES SPECTRES

Mais le plus nouveau-né d'entre nous, celui-là même, tu n'y retrouverais pas ton moi.

Allons donc 1

LES SPECTRES

Essaie plutôt. Tiens, celui-ci, qui vient à peine de prendre forme, et qui semble encore attaché à toi par une sorte de cordon ombilical, sais-tu qui c'est ?

Non! Mais il n'a pas l'air d'être moi. N'est-ce pas, spectre, que tu n'es pas moi?

LE SPECTRE

Si fait.

CHACUN

Un moi de quand ?

LE SPECTRE

D'hier au soir, juste à la minute où tu t'endormis.

CHACUN

Comment ! J'étais ce moi-là?

LE SPECTRE

Tu les presque, encore en cet instant. 11 s'en faut de »ien peu ! Le temps d'un somme inconscient, pas

lavantage.

Et pourtant, ce moi, presque moi encore, tout frais clos, séparé par un somme seulement du moi présent ue je suis, il me semble un étranger déjà!

LE SPECTRE

Pourquoi ne te semblerait-il pas un étranger, puisu'il est mort?

CHACUN

En effet !

TOUS LES SPECTRES

Alors, tous, tous, tu nous as profondément oubliés ?

CHACUN

Dame ! puisque vous êtes morts.

LES SPECTRES

Quel mufle !

CHACUN

Ah I eà, mais, pardon ! Qu'est-ce qui vous prend, de vouloir que je me souvienne de vous?

LA VOIX

Regarde l'almanach !

CHACUN

Eh bien ! Quoi ? L'almanach ] Après ?

LALMANACH

Deux novembre !

CHACUN

Oui, j'entends ; deux novembre ! Le jour des morts, n'est-ce pas ?

LES SPECTRES

Dame !

CHACUN

Mais, bon Dieu de bois! Puisque mon moi est un cimetière de tous ceux que je fus et qui sont abolis, ne comprenez-vous pas que votre fameux deux Novembre m'est une date quotidienne, hélas ! et que, pour tout homme un tant soit peu réfléchissant, il n'y a pas un seul jour de la vie qui ne puisse et ne doive être proprement le jour des morts ?

LES SPECTRES

C'est ce que nous voulions te faire avouer.

Page 1