‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 41 sur 122 · UN LÉPREUX · texte numérisé non relu

UN LÉPREUX

-a scène se passe à une époque et dans un décor romantiques.)

FLORISEL

.\lors, savant et inutile docteur, à quoi rime toute raison, si tu ne peux seulement pas trouver celle de les maux et m'en indiquer le remède?

AGRIPPA

Plaise à Votre Altesse de me rendre cette justice, onseigneur, que je lui ai fait connaître tous les îmèdes connus et que j'en ai même inventé pour elle uelques-uns qui étaient absolument inconnus jusqu'à loi. Il ne faut donc incriminer ici ni la science, ni le avant.

152 THÉÂTRE CHIMÉRIQUE \g

FLORISEL

Qu'est-ce à dire, maître sot? Oserais-tu prétendre que le seul et vrai coupable, en toute cette affaire; c'est le malade?

AGRIPPA

Avec la permission de Votre Altesse, et en demandant humblement pardonde la liberté grande, j'aurai l'audace de l'insinuer. Monseigneur, et jirai même jusqu'à laisser entendre que, si je ne trouve pas de raison aux maux de Votre Altesse, c'est peut-être, en toute sincérité, à cause qu'il n'y en a point.

FLORISEL

Voilà une opinion que j'ai bien envie de rétorquer avec la hache de mon bourreau I Qu'en pense ta Grâce, irrévérencieux docteur ?

Je pense. Monseigneur, que cet argument-là réduirait sans aucun doute tous les miens à néant; car le plus sur des syllogismes, le plus direct, le plus irréfutable, est encore de couper la tête à son contradicteur. Toutefois, Votre Altesse voudra bien m'autoriser à lui dire que. si le bourreau peut de la sorte passer pour le meilleur philosophe, il se trouve par la même occasion être le plus infaillible médecin contre le genre de maladie duquel précisément nous nous occupons, ici estle tœdium vitœ.

FLORISEL

Ce qui signifie, autant que je puis comprendre ton

atin : « Monseigneur, puisque vous vous ennuyez de àvre, le remède est de mourir. »

AGRIPPA

J'admire comme Votre Altesse formule éloquemment ît élégamment.

FLORISEL

En d'autres termes (et pour m'exprimer en latin, moi lussi), tu m' euxoies ad patres. Oh! ne fais pas ce signe le dénégation I J'entends ce que parler veut dire. Et, iette fois, loin de t'en vouloir, je te remercie et je le élicite ; car tu as touché le fond même de ma pensée, u vas au-devant de mes désirs, tu me combles de joie ! fe veux mourir, en effet, et j'espère que tu m'y aideras le ton mieux.

AGRIPPA

Votre Altesse peut-elle en douter? Je suis médecin.

FLORISEL

Trêve aux plaisanteries faciles, je te prie ! Il s'agit de •hoses sérieuses. Quel genre de mort me conseilles-tu, oi qui t'y connais?

AGRIPPA

Du moment qu'on fait appel et qu'on rend hommage i mon expérience, je redeviens grave comme il sied. Donc, Monseigneur, étant donné le cas spécial de Votre \ltesse, j'estime que la mort indiquée, imposée presque, ogique et secundum artem^ est la mort lente.

FLORISEL

Explique-loi, car je ne vois pas très bien d'où tu ires cette conclusion.

154 THÉÂTRE C II I.M É li IQ U E

AGRIPPA

De ceci. Monseigaeur, que, la mort étant pour Votre Altesse comme la coupe des suprêmes délices, il ne la faut pas vider dun trait, en glouton, mais il sera doux de la savourer en gourmet, à petites gorgées.

FLOKISEL

Vraiment, tu ratiocines bien, et j'ai regret de t'avoir tout à l'heure appelé maître sot. Je mourrai donc très lentement, c'est convenu. Mais encore, de quoi vais-je mourir? Tu n'imagines pas, en effet, que je veuille d'une mort où je souffrirais si peu que ce fût.

AGRIPPA

J'entends. Une telle mort fait trop songer aux moments de la vie où l'on ne souffrirait pas, et elle induirait par conséquent Votre Altesse à regretter la vie.

Cela non plus n'est pas mal raisonné. Mais alors à quelle mort arrètes-tu ton choix pour moi, définitivement?

Votre Altesse va le savoir. (II va vers la porte du fond, et appelle d'une voix forte. ) Holà ! (Entre le spadassin.)

F LORIS EL

Quel est cet homme, et qu'est-ce que cela veut dire?

AGRIPPA

Cela veut dire, Monseigneur, qu'en venant ici ce

matin, j'avais prévu tout ce qui arriverait, absolument tout, jusqu'à la conversation que nous avons tenue et dont j'ai conduit les méandres savants au point où nous en sommes. Cela veut dire que j'avais pris d'avance toutes mes précautions pour me montrer le grand et sûr médecin que je suis, digne de la haute confiance dont Votre Altesse a toujours daigné m'honorer. Cela veut dire qu'après avoir essayé vainement contre votre maladie tous les remèdes connus et inconnus, j'ai résolu de n'en pas avoir le démenti quand même, et de guérir Votre Altesse une bonne fois et radicalement. Et comme la maladie en question est, sans aucun doute possible, le tœdium vitœ, dont l'antidote s'appelle la mort, cela veut dire que vous allez mourir. Monseigneur.

FLORISEL

A l'aide ! A moi î On assassine le prince !

AGRIPPA

Inutile d'appeler ! J'ai fait boire à votre garde et à 'ous vos serviteurs un breuvage soporifique. Le palais îst le temple du sommeil 1

FLORISEL

Misérable ! Ah ! cet homme a des yeux de bête féroce I fe suis perdu.

AGRIPPA

Pourquoi Votre Altesse dit-elle : « Perdu ! » Sauvé, ui, à la bonne heure! Car il ne faut pas me prendre; our un assassin vulgaire. Monseigneur, ni croire que

cet homme soit un coupe-jarrets. Encore un coup, je soigne Votre Altesse, je lui administre un remède, et cet honnête spadassin est mon aide, voilà tout, quelque chose comme Tapothicaire exécutant l'ordonnance du médecin.

FLORISKL

Infâme ! As-tu l'affreux courage de me railler ainsi !

AGRIPPA

Je ne raille point. Monseigneur. Que Votre Altesse daigne reprendre un peu de sang-froid, et' qu'elle considère une chose : c'est que Ihomme porte dans ses mains deux épées.

FLÛRISEL

Pourquoi faire, sinon pour m"égorger plus sûrement !

AGRIPPA

Pas le moins du monde, Monseigneur. Si l'homme a deux épées, c'est pour pouvoir en remettre une à Votre Altesse et pour que Votre Altesse se défende.

FL0RI5EL

Donne 1 Donne 1 iii saisit une des épces.i Ah 1 je me défendrai, enelTet. Je ne me laisserai certes pas tuer comme un chien. En garde, toi, en garde I Tiens I u pousse uue-

boUe au spadassin.)

Que Votre Altesse ne s'échauffe pas outre mesure ! Je lui répète humblement que toutes mes précautions sont prises. L'homme connaît son métier à fond. V'otre^ Altesse ne le touchera pas. Et lui, à chaque riposte, àl

LE REMEDE l.J7

chaque attaque, son fer viendra sûrement menacer la poitrine de Votre Altesse. Oh ! sans piquer si peu que rien, à fleur de peau, sans causer la moindre souffrance, mais de façon à donner à chaque fois la sensation, l'angoisse, de la blessure toute proche et définitive. C'est la mort telle que la désirait Monseigneur, avec les voluptés de la petite mort, la mort dosée. Que Votre Altesse daigne essayer, pour voir sije suis un charlatan 1

F J.OIUSEL

Non, non, je ne veux pas. Je te crois.

AGRIPPA

Une passe seulement, rien qu'une ! C'est un traitement. Monseigneur. Il faut obéir à son médecin. Pousse, Thomme !

(Le spadassin fait trois ou (juatre coups marqués par des accrocs sur le pourpoint du prince. j

FLOllISEL

Grâce ! grâce ! Il va me tuer, c'est sûr. Si je faisais un faux-pas, et sije m'enferrais, par hasard!

AGRIPPA

Monseigneur a besoin d'être émoustillé, je pense. Vas-y, l'homme, pique un peu, fais voir si le sang de Son Altesse est d"une belle couleur. (Le spadassin pique le

prince.)

FLORISEL

Aïe! aïe 1 II m'a touché. Je suis morl, u lùciie souopoe.)

AGRIPPA

Eh bien ! oui, Monseigneur, à présent je confesse

158 THEATRE CHIMI^RInUE

mon crime, oui, vous êtes mort. La pointe de répée était trempée dans un poison qui tue en deux heures. Préparez-vous à quitter la vie.

FLORISEL

Je ne veux pas. Je ne veux pas. Un poison, dis-tu ! Un horrible poison qui fait souiïrir, n'est-ce pas?

Non ; un poison qui rend la mort suave et délicieuse.

FLORISEL

Ah ! qu'importe ! Ce que je ne veux pas, c'est mourir.

AGRIPPA

Que donneriez-vous donc. Monseigneur, pour vivre ?

FLORISEL

Tout, oh ! tout! Mes biens, mes Etats! Tu peux me faire vivre? Tu le peux, j'en suis sûr. Je vois dans tes yeux que tu le peux. Tu as le contre-poison, dis ; tu vas me le faire boire. Où est-il? Vite, vite. Le temps passe. Pourquoi tardes-tu ? Que veux-tu pour prix de ma vie? Je te le répète, je folfre tout.

Signez donc ce décret d'abdication, par lequel vous me nommez votre successeur, et vous renoncez à tous vos biens jusqu'au dernier.

FLORISEL

Donne, donne, que je signe!

AGRIPPA

Et VOUS partirez en exil, c'est stipulé aussi sur le décret.

FLORISEL

Oui, oui, je partirai en exil. Donne, que je signe !

AGRIPPA

Et vous serez un gueux; il ne vous restera pas même un liard.

FLOR ISEL

Oh! rien rien! Je ne veux rien que vivre. Donne, que je signe !

AGRIPPA

Signez donc, Monseigneur ! Ici, je vous prie. Et ici encore. De nouveau en bas de cette page. Que ce soit bien en règle!

FLORISEL

Quelle torture, de me faire tant languir! Es-tu bien certain que je vivrai? Il me semble que déjà je sens le poison. Dépêche-toi de m'administrer ce qu'il faut... Où vas-tu ? Pourquoi ouvres-tu cette porte? Tu ne t'enfuis pas, au moins. Quel est cet autre homme que tu appelles ?

C'est un lépreux. Entre, lépreux! Accroupis-toi, et fais tes excréments ici, sur ce tapis d'Orient.

(Le lépreux obéit.) FLORISEL

Ce monstre est hideux, et la puanteur est épouvantable.

AGRIPPA

Le monstre, c'est toi ; et ce qui pue, c'est ton cœur. Car, écoute bien, prince Florisel : pour que le poison soit sans effet sur toi, pour que tu vives, il faut que tu manges de ces excréments : et tu en mangeras, j'en suis sûr.

FLORISEL

Quoi? Que dis-tu? C'est la vérité, ce que tu viens de dire? Tu le jures, que pour me guérir...

■ AGRIPPA

Sur mon salut éternel, je le jure.

FLORISEL

Ah î merci, merci !

(l\ se jette à plat ventre et il en mange.)

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