‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 52 sur 122 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LUI

Alors, vraiment, chère madame, vous avez à ce point l'horreur du banal !

ELLE

A ce point, oui, cher monsieur, et même plus encore, si c'est possible.

LUI

Voudriez-vous insinuer par là que vous l'avez plus que moi-même?

ELLE

J'ai cette prétention.

Me permettez-vous de vous mettre à l'épreuve et de voir si vous la justifiez, cette prétention?

ELLE

Oh ! tout à votre aise. .

LUI

Vous ne m'en voudrez pas si, pour vous faire ma €Our, je vous dis très sincèrement ce que je suis?

ELLE

Je ne vous en voudrai pas le moins du monde.

LUI

Et vous ne vous offusquerez pas non plus si, en retour, je vous demande de me confesser vous-même très loyalement ce que vous êtes ?

ELLE

Je ne m'offusquerai en aucune façon.

LUI

A la bonne heure ! Il me semble que nous pourrons nous entendre.

Il me le semble aussi.

LUI

Et d'abord, chère madame, apprenez que je suis tout

à fait incapable de ressentir l'amour profond, passionné , aveugle, absolu, auquel sans doute vous vous imaginez avoir droit.

ELLE

Sachez en revanche, cher monsieur, que je me proclame entièrement indigne d'un pareil amour.

LUI

Je n'éprouve, pour les femmes en général, et pour vous en particulier, qu'un désir charnel, et aussitôt fini qu'il est satisfait.

ELLE

Ce que m'inspirent les hommes, et ce que vous m'inspirez, vous l'avez formulé on ne peut mieux.

LUI

Que je fasse naître en vous ce désir, même si transitoire, voilà qui m'étonne et qui me prouve combien mal vous avez dû me regarder. Car, pour qu'une chair ait faim d'une autre chair, encore faut-il que celle-ci soit un peu appétissante, et la mienne ne l'est guère , prenez-y garde !

ELLE

D'où vous vient cette soif de moi, fût-ce une soif à étancher d'un trait, c'est ce que je ne puis concevoir. Car l'eau où vous avez envie de boire n'est rien moins que fraîche, je vous prie d'y faire attention.

LUI

Je suis extrêmement usé par de nombreux excès de jeunesse.

ELLE

J'ai servi à user ainsi force gens qui sont aujourd'hui dans votre cas.

LUI

Il ne serait pas nécessaire d'être très fort en calcul pour additionner les cheveux qui me restent.

ELLE

Il faudrait l'être pour compter tous les coiffeurs qui ont eu l'honneur de teindre les miens/

LUI

Ma bouche, comme vous pouvez le voir, est une vraie mine d'or.

ELLE

Pour le sourire qu'il vous est loisible d'admirer entre mes lèvres, le jury de l'Exposition universelle a décerné un diplôme hors concours à mon dentiste.

LUI

J'ai la goutte.

ELLE

Je suis rhumatisante.

LUI

Sans la ceinture hypogastrique dont je soutiens ma taille, vous me trouveriez une certaine ressemblance avec un tonneau.

ELLE

Inutile de vous dire que sous mes hanches en baleine et mes appas rembourrés de coton, je suis faite comme une planche.

L'HORREUR DU RANAL 197

LUI L'odeur d'un fort cigare, en demeurant dans les moustaches, est le meilleur écran d'un mauvais estomac.

ELLE

Ce n'est pas non plus en vain que je grignotte sans cesse des pastilles au gingembre.

LUI

Dame ! quand on est un vieux beau !

ELLE

Que voulez-vous? Quand on est une ancienne coquette !

LUI

Le pis, c'est que, même quand j'étais jeune, je n'étais pas beau.

ELLE

Je vous avouerai qu'à vingt ans j'étais plutôt laide.

LUI

Cela ne m'a pas empêché, au reste, d'avoir beaucoup de maîtresses.

Moi, je crois presque que cela m'a servi à avoir beau coup d'amants.

LUI

Pourquoi ?

ELLE

Et vous, pourquoi?

LUI

Moi, parce que je passais pour savoir..., pour être..., enfin, pour un homme avec qui l'on ne s'ennuyait pas.

ELLE

Et moi parce qu'on m'avait fait la réputation d'une femme qui..., d'une femme que..., enfin d'une femme attachante.

LUI

Et, l'étiez-vous réellement, sérieusement, attachante?

ELLE

Et vous, est-ce que, la main sur la conscience, vous étiez si..., vous saviez tellement...?

LUI

Penh ! Mais vous ?

Bah!

LUI

Tout de même, vous ne dites pas non?

ELLE

Vous non plus.

ENSEMBLE

Heu 1 heu !

LUI

Vous voyez bien que mon désir de vous s'explique.

ELLE

Et le mien de vous est aussi tout naturel.

LUI Alors...

ELLE Alors, quoi !

LUI

Alors, ne serait-il pas amusant, et tout à fait hors du banal, que notre très originale confession mutuelle eût pour aboutissement inattendu.. . ?

ELLE

En effet, peut-être.

LUI

Comment! Peut-être! Mais vous n'avez donc pas, autant que vous le prétendez, horreur du banal ?

Si, si.

LUI

Ah ! pas au même point que moi, voyons !

ELLE

Par exemple !

LUI

Bien sûr, puisque vous ne sautez pas tout de suite sur cette proposition.

ELLE

Mais j'y saute, j'y saute !

LUI

En paroles, seulement. Tandis que moi, mon horreur iu banal va jusqu'à. .. ♦

ELLE

Ah ! enjôleur!

LUI

Ah î séductrice !

ELLE

Comme si je n'avais pas compris que toutes ces vilaines choses, dont vous vous accusez, sont d'affreux mensonges !

LUI

Comme si j'étais dupe des calomnies que vous inventez à plaisir contre vous-même !

ELLE

Vous, vieux beau ! Quelle plaisanterie !

LUI

Vous, une coquette sur le retour! Allons donc!

ELLE

Monsieur voudrait faire croire qu'il est un tonneau !

LUI

Madame s'imagine qu'on peut la prendre pour une planche !

ELLE

Votre goutte ! Ah! laissez-moi rire!

LUI

Pauvre petite rhumatisante, comme je vous plains ! Hi!Hi!hi! .

ELLE

Vous riez, brigand, pour donner un démenti à votre fameuse mine d'or.

LUI Et VOUS, pour m'éblouir de vos perles.

' ELLE

Faux chauve ! Poser à la calvitie, quand on possède à peine une toute mignonne tonsure, la tonsure obligatoire de l'homme distingué !

LUI

Se faire honte d'une teinture qui est le dernier cri de la mode !

ELLE

Vous êtes charmant.

LUI

Vous êtes ravissante.

ELLE

Jamais, auprès d'aucun homme, je ne me suis sentie aussi troublée.

LUI

Y a-t-il au monde d'autres femmes que vous ?

ELLE

Ce que vous m'inspirez, ce n'est pas un de ces désirs grossiers dont on rougit ensuite.

LUI

Ce que j'éprouve pour, vous, c'est la passion véritable, profonde, aveugle, absolue, que vous méritez.

ELLE

Vous ne m'en croyez pas indigne, n'est-ce pas?

LUI Toi, toi, mon ange ! Indigne !

Tu es sincère? .

LUI

Si je suis sincère !

ELLE

Songe que nous nous le sommes juré, d'être sincères.

LUI

Et nous le sommes.

ELLE

Oui, oui, certes.

LUI

Dieu nous créa pour nous entendre.

ELLE

Ton âme est sœur de la mienne.

LUI

Que les autres mentent, se trompent à qui mieux mieux, soient fourbes comme on Test toujours en ces faussesamours qu'on proclame immortelles ! Mais nous, nous, c'est en toute loyauté qu'ont parlé nos cœurs.

ELLE

Nous, oui, nous seuls.

LUI

Nous ne mentons pas, nous.

L'HORREUR DU BAISAL 203

Fi! Mentir. Qu'y a-t-il de plus banal? Et nous en avons horreur, nous, du banal.

LUI

Horreur, tu l'as dit, horreur.

ELLE

Et c'est pourquoi je t'aime.

LUI

Et c'est pourquoi je t'aime aussi.

ELLE

Et je t'aime encore, parce que tu es beau.

LUI

Et je t'adore parce que tu es belle.

ELLE

Dis-le-moi toujours, toujours! Oh ! de plus près ! De tout près!

LUI

Dis-le-moi sur mes lèvres.

ELLE

Comme elle me grise, la fine odeur de tes moustaches !

LUI

Quelles épices dans ton baiser!

ENSEMBLE

Viens! viens !

204 THEATRE CUIMÉUIQUE

SGE.XE II

Les Mêmes, L'ANGE DU BANAL

(Cinq minutes se sont écoulées.) L'ANGE DU BANAL

Merci bien, monsieur, madame.

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