SCENE PREMIERE
LUI
Alors, vraiment, chère madame, vous avez à ce point l'horreur du banal !
ELLE
A ce point, oui, cher monsieur, et même plus encore, si c'est possible.
LUI
Voudriez-vous insinuer par là que vous l'avez plus que moi-même?
ELLE
J'ai cette prétention.
Me permettez-vous de vous mettre à l'épreuve et de voir si vous la justifiez, cette prétention?
ELLE
Oh ! tout à votre aise. .
LUI
Vous ne m'en voudrez pas si, pour vous faire ma €Our, je vous dis très sincèrement ce que je suis?
ELLE
Je ne vous en voudrai pas le moins du monde.
LUI
Et vous ne vous offusquerez pas non plus si, en retour, je vous demande de me confesser vous-même très loyalement ce que vous êtes ?
ELLE
Je ne m'offusquerai en aucune façon.
LUI
A la bonne heure ! Il me semble que nous pourrons nous entendre.
Il me le semble aussi.
LUI
Et d'abord, chère madame, apprenez que je suis tout
à fait incapable de ressentir l'amour profond, passionné , aveugle, absolu, auquel sans doute vous vous imaginez avoir droit.
ELLE
Sachez en revanche, cher monsieur, que je me proclame entièrement indigne d'un pareil amour.
LUI
Je n'éprouve, pour les femmes en général, et pour vous en particulier, qu'un désir charnel, et aussitôt fini qu'il est satisfait.
ELLE
Ce que m'inspirent les hommes, et ce que vous m'inspirez, vous l'avez formulé on ne peut mieux.
LUI
Que je fasse naître en vous ce désir, même si transitoire, voilà qui m'étonne et qui me prouve combien mal vous avez dû me regarder. Car, pour qu'une chair ait faim d'une autre chair, encore faut-il que celle-ci soit un peu appétissante, et la mienne ne l'est guère , prenez-y garde !
ELLE
D'où vous vient cette soif de moi, fût-ce une soif à étancher d'un trait, c'est ce que je ne puis concevoir. Car l'eau où vous avez envie de boire n'est rien moins que fraîche, je vous prie d'y faire attention.
LUI
Je suis extrêmement usé par de nombreux excès de jeunesse.
ELLE
J'ai servi à user ainsi force gens qui sont aujourd'hui dans votre cas.
LUI
Il ne serait pas nécessaire d'être très fort en calcul pour additionner les cheveux qui me restent.
ELLE
Il faudrait l'être pour compter tous les coiffeurs qui ont eu l'honneur de teindre les miens/
LUI
Ma bouche, comme vous pouvez le voir, est une vraie mine d'or.
ELLE
Pour le sourire qu'il vous est loisible d'admirer entre mes lèvres, le jury de l'Exposition universelle a décerné un diplôme hors concours à mon dentiste.
LUI
J'ai la goutte.
ELLE
Je suis rhumatisante.
LUI
Sans la ceinture hypogastrique dont je soutiens ma taille, vous me trouveriez une certaine ressemblance avec un tonneau.
ELLE
Inutile de vous dire que sous mes hanches en baleine et mes appas rembourrés de coton, je suis faite comme une planche.
L'HORREUR DU RANAL 197
LUI L'odeur d'un fort cigare, en demeurant dans les moustaches, est le meilleur écran d'un mauvais estomac.
ELLE
Ce n'est pas non plus en vain que je grignotte sans cesse des pastilles au gingembre.
LUI
Dame ! quand on est un vieux beau !
ELLE
Que voulez-vous? Quand on est une ancienne coquette !
LUI
Le pis, c'est que, même quand j'étais jeune, je n'étais pas beau.
ELLE
Je vous avouerai qu'à vingt ans j'étais plutôt laide.
LUI
Cela ne m'a pas empêché, au reste, d'avoir beaucoup de maîtresses.
Moi, je crois presque que cela m'a servi à avoir beau coup d'amants.
LUI
Pourquoi ?
ELLE
Et vous, pourquoi?
LUI
Moi, parce que je passais pour savoir..., pour être..., enfin, pour un homme avec qui l'on ne s'ennuyait pas.
ELLE
Et moi parce qu'on m'avait fait la réputation d'une femme qui..., d'une femme que..., enfin d'une femme attachante.
LUI
Et, l'étiez-vous réellement, sérieusement, attachante?
ELLE
Et vous, est-ce que, la main sur la conscience, vous étiez si..., vous saviez tellement...?
LUI
Penh ! Mais vous ?
Bah!
LUI
Tout de même, vous ne dites pas non?
ELLE
Vous non plus.
ENSEMBLE
Heu 1 heu !
LUI
Vous voyez bien que mon désir de vous s'explique.
ELLE
Et le mien de vous est aussi tout naturel.
LUI Alors...
ELLE Alors, quoi !
LUI
Alors, ne serait-il pas amusant, et tout à fait hors du banal, que notre très originale confession mutuelle eût pour aboutissement inattendu.. . ?
ELLE
En effet, peut-être.
LUI
Comment! Peut-être! Mais vous n'avez donc pas, autant que vous le prétendez, horreur du banal ?
Si, si.
LUI
Ah ! pas au même point que moi, voyons !
ELLE
Par exemple !
LUI
Bien sûr, puisque vous ne sautez pas tout de suite sur cette proposition.
ELLE
Mais j'y saute, j'y saute !
LUI
En paroles, seulement. Tandis que moi, mon horreur iu banal va jusqu'à. .. ♦
ELLE
Ah ! enjôleur!
LUI
Ah î séductrice !
ELLE
Comme si je n'avais pas compris que toutes ces vilaines choses, dont vous vous accusez, sont d'affreux mensonges !
LUI
Comme si j'étais dupe des calomnies que vous inventez à plaisir contre vous-même !
ELLE
Vous, vieux beau ! Quelle plaisanterie !
LUI
Vous, une coquette sur le retour! Allons donc!
ELLE
Monsieur voudrait faire croire qu'il est un tonneau !
LUI
Madame s'imagine qu'on peut la prendre pour une planche !
ELLE
Votre goutte ! Ah! laissez-moi rire!
LUI
Pauvre petite rhumatisante, comme je vous plains ! Hi!Hi!hi! .
ELLE
Vous riez, brigand, pour donner un démenti à votre fameuse mine d'or.
LUI Et VOUS, pour m'éblouir de vos perles.
' ELLE
Faux chauve ! Poser à la calvitie, quand on possède à peine une toute mignonne tonsure, la tonsure obligatoire de l'homme distingué !
LUI
Se faire honte d'une teinture qui est le dernier cri de la mode !
ELLE
Vous êtes charmant.
LUI
Vous êtes ravissante.
ELLE
Jamais, auprès d'aucun homme, je ne me suis sentie aussi troublée.
LUI
Y a-t-il au monde d'autres femmes que vous ?
ELLE
Ce que vous m'inspirez, ce n'est pas un de ces désirs grossiers dont on rougit ensuite.
LUI
Ce que j'éprouve pour, vous, c'est la passion véritable, profonde, aveugle, absolue, que vous méritez.
ELLE
Vous ne m'en croyez pas indigne, n'est-ce pas?
LUI Toi, toi, mon ange ! Indigne !
Tu es sincère? .
LUI
Si je suis sincère !
ELLE
Songe que nous nous le sommes juré, d'être sincères.
LUI
Et nous le sommes.
ELLE
Oui, oui, certes.
LUI
Dieu nous créa pour nous entendre.
ELLE
Ton âme est sœur de la mienne.
LUI
Que les autres mentent, se trompent à qui mieux mieux, soient fourbes comme on Test toujours en ces faussesamours qu'on proclame immortelles ! Mais nous, nous, c'est en toute loyauté qu'ont parlé nos cœurs.
ELLE
Nous, oui, nous seuls.
LUI
Nous ne mentons pas, nous.
L'HORREUR DU BAISAL 203
Fi! Mentir. Qu'y a-t-il de plus banal? Et nous en avons horreur, nous, du banal.
LUI
Horreur, tu l'as dit, horreur.
ELLE
Et c'est pourquoi je t'aime.
LUI
Et c'est pourquoi je t'aime aussi.
ELLE
Et je t'aime encore, parce que tu es beau.
LUI
Et je t'adore parce que tu es belle.
ELLE
Dis-le-moi toujours, toujours! Oh ! de plus près ! De tout près!
LUI
Dis-le-moi sur mes lèvres.
ELLE
Comme elle me grise, la fine odeur de tes moustaches !
LUI
Quelles épices dans ton baiser!
ENSEMBLE
Viens! viens !
204 THEATRE CUIMÉUIQUE
SGE.XE II
Les Mêmes, L'ANGE DU BANAL
(Cinq minutes se sont écoulées.) L'ANGE DU BANAL
Merci bien, monsieur, madame.