‹ Théâtre choisi; avec une étudeChapitre 20 sur 185 · ROTROU XLV · texte numérisé non relu

ROTROU XLV

celle de Corneille, se rattache de plus près et plus réellenient qu'elle à ces mystères dont Sainte-Beuve les fait descendre toutes deux. Corneille, en s'emparant d'un sujet chrétien qui aurait pu inspirer les vieux auteurs des Martyres^ l'a jeté dans le moule classique et en a fait une véritable tragédie, dans l'action de laquelle des caractères et des passions sont aux prises et se livrent de dramatiques combats. La pièce de Koirou est plus simple, l'action s'y déploie tout uniment et sans péripéties dans une série de scènes dont le principal mérite est l'originalité et la poésie. On pourrait l'appeler une tragédie romantique, dans le sens allemand du mot et selon les traditions transformées des confrères de la Passion, ou peut-être à l'imitation des Comédies sacrées de l'Espagne.

a Une année après Saint Genest, en 1647, // [Kotrou) donna la tragi-comédie de Don Bernard de Cabrère, imitée sans doute du théâtre espagnol, et dans laquelle il peint le don du contretemps, de la mauvaise fortune ou du guignon , comme dirait , avec fantaisie et verve, un homme très plein de son sujet, c'est-à" dire assez peu favorisé des étoiles. C'est un pendant tout piquant et tout romantique au ressort tragique du Fatum des anciens. M. Wilhelm de Schlegel a dû aimer beaucoup cette pièce, s'il l'a connue '. »

1 . C'est une des théories de Schlegel que le hasard doit être le dieu de la comédie, comme le destin de la tragédie. (V. le Cours de littérature dran\atique.) On sait que Schlegel était partisan de la comédie d'imagination et préférait le Roi de Cocagne de Legrand aux chefs-d'œuvre de Molière

xivi R O T R O U

Venceslas, qui vient ensuite et la même année, est le chef-d'œuvre de Kotrou et l'un des chefs-d'œuvre de notre théâtre. Le iujet en est pris d'un drame espagnol de Francisco de Kojas, qui a pour titre : On ne peut ÊTRE PÈRE ET ROI. Ticknor, l'historien américain de la littérature espagnole, est sévère pour Kojas et en particulier pour cette œuvre-ci. « Ses comédies intitulées : No

HAY SER PADRESIENDO REY et LOS ASPIDES DE ClEOPATRA,

sont, dit-il, aussi pleines d'extravagances que le drame espagnol peut en comporter ' . » S'il en est ainsi, il faut que Kotrou, en imitant l'œuvre de Kojas, l'ait singulièrement embellie. Kotrou n'est pas, d'ailleurs, le seul auteur français qui se soit paré des dépouilles de Kojas. Le Sage, dans GiL Blas, lui a emprunté la nouvelle qui a pour titre le Mariage de vengeance 2.

Venceslas, roi de Pologne, a deux fis. L'aîné, Ladislas, d'un naturel généreux, mais violent et aliier., s'abandonne sans frein à ses passions et ne souffre qu'avec impatience les remontrances de son père; il trouve même que la couronne demeure trop longtemps au front du vieillard, et va jusqu'à lui insinuer l'abdication. A ce fils si peu respectueux , s'oppose, avec un caractère tout différent, son frère Alexandre y non que celui-ci n'ait aussi dans le sang de bouillantes ardeurs, mais il se contient et sait faire céder au respect filial le ressentiment que font naître en lui les hauteurs et les injustices de son

1 . Histoire de la littérature espagnole, traduite par Magnabal, deuxième période, p. 445. (Hachette, 1870.)

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