‹ Théâtre choisi; avec une étudeChapitre 21 sur 185 · Livre IV, chap. iv · texte numérisé non relu

Livre IV, chap. iv

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àlné. Les deux frères aiment la n\éine femme, Cassandre, duchesse de Cunisberg ; mais Cassandre hait Ladislas de toute l'indignation d'une vertu qu'd a voulu séduire, tandis que les respects d'Alexandre ont conquis son cœur. Ladislas ignore cet amour et croit Cassandre éprise de Fédéric , duc de Courlande et ministre favori de Venceslas. Fédéric, qui aime l'infante Théodore, a paru en effet faire sa cour à Cassandre; c'était par tordre d'Alexandre qui voulait ainsi cacher à son père et à son frère son intelligence avec la princesse de Cunisberg. Cette méprise forme le nœud de la tragédie. Ladislas, croyant frapper le duc, tue son frère dans une rencontre nocturne, au moment où celui-ci venait d'épouser secrètement la princesse. Ceci se passe au troisième acte, et jusque-là la pièce ne s'élève guère au-dessus des autres meilleures œuvres du poète, si ce n'est par le ton grave et fier de la première scène, où le vieux roi gourmande son fils et où le caractère très bien dessiné de Ladislas commence à s'accuser. Malheureusement, la scène où Cassandre se plaint à Théodore du caractère honteux de l'amour du prince, et la scène qui suit entre elle et Ladislas, sont gâtées par un mélange d'affectation et de trivialité,' on y trouve ces expressions vulgaires et basses que Sainte-Beuve reprochait à Kotrou et qu'il regardait comme un effet de ses mauvaises habitudes.

Mars, à partir du quatrième acte, le drame s'élève singulièrement. Du moment où le prince, après les aventures terribles de la nuit, rentre au palais, blessé dans son combat nocturne et croyant avoir tué le duc, s'ouvre une série de scènes superbes, d'un ton tout nouveau, dont la

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gravité, simple et solennelle à la fois, fait une impression dramatique et hautement morale. Ladislas apprend d'abord à sa saur qu'il a tué le duc. Théodore, qui l'aimait en secret, est près de s'évanouir, elle se retire dans son appartement ; le jour parait.

Octave.

Déjà du jour, Seigneur, la lumière naissante Fait voir par son retour la lune pâlissante.

Ladislas.

Et va produire aux yeux les crimes de la nuit.

La scène qui suit, entre le prince et le roi, est admirable. Le roi s'étonne de voir son fis levé si matin et lui en demande la raison :

Qui vous réveille donc avant que la lumière Ait du soleil naissant commencé la carrière?

Ladislas.

N'avez-vous point aussi précédé son réveil?

Venceslas.

Oui, mais j'ai mes raisons qui bornent mon sommeil. Je me vois, Ladislas, au déclin de ma vie, etc.

Tout ce qui vient ensuite est d'une grande beauté poétique. La douce gravité de ces vers porte la pièce à une hauteur d'émotion d'où elle ne descendra plus.

Ladislas vient d'avouer au roi qu'il a tué le duc. A ce moment le duc paraît. Ladislas le voit :

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M'as-tu trompé, ma main? me trompez-vous, mes yeux? Si le duc est vivant, quelle vie ai-je éteinte , Et de quel bras le mien a-t-il reçu l'atteinte?

Tout s'explique par l'entrée de Cassandre , veuve maintenant d'Alexandre, et qui vient demander au roi justice du meurtrier. Le père devient juge. Il entre dans son rôle de justicier avec une simplicité héroïque qui fait grand honneur à Kotrou, Le grand paraît ici naturel. Le discours du prince, qui déclare galamment vouloir mourir pour contenter la haine de Cassandre, semble un peu ridicule aujourd'hui / mais la beauté de la situation l'emporte, et le quatrième acte finit avec dignité par l'arrestation de Ladislas à qui le roi demande son épée.

La scène où Venceslas embrasse son fils tout en lui annonçant qu'il va mourir, cette scène qui allie dans le rôle du père la tendresse à la sévérité, la dignité royale à l'amour paternel, est d'une simplicité noble et touchante. Ni exagération ni déclamation, le sublime est là, non dans les mots, mais dans les choses; Corneille lui-même n'a rien de pareil. Ladislas se relève dans cette scène; sa générosité naturelle, égarée par ses passions, voilée par ses vices, reparaît devant la mort, à temps pour expliquer, sinon pour justifier l'amour que le peuple n'a cessé de lui porter en dépit de ses fautes et de ses crimes, et la grâce que va lui obtenir, presque au pied de Véchafaud, le voeu populaire.

On connaît le dénouement. Venceslas, sollicité par ce vœu du peuple, par les instances de ses proches et par Cassandre elle-même, pardonne; mais, ne pouvant plus

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concilier son amour de père avec son devoir de roi et son indulgence avec sa justice, il abdique. Ladislas passe de la prison au trône. Ce dénouement, qui met le roi audessus de la loi, peut sembler exagérer un peu fortement le sentiment monarchique, mais ce qu'il a d'immoral est corrigé, selon l'esprit du temps, par l'idée qui attache à la royauté la justice comme son plus impérieux devoir, son inséparable attribut. Les paroles de Ladislas, au moment oii il reçoit la couronne des mains de son père, annoncent, d'ailleurs, le changement qui s'opère en lui. On peut croire que le trône fera de lui un homme nouveau comme de l'Henri V de Shakespeare.

Les caractères sont remarquables dans Venceslas. Kotrou avait appris de Corneille à les marquer d'une empreinte individuelle, au lieu de se contenter de traits généraux. Cassandre n'est, il est vrai, qu'une Chimène dégénérée ; mais Ladislas, l'impétueux jeune homme que ses passions poussent jusqu'au crime sans l'avilir, est un personnage très vivant, et le vieux Venceslas est aussi très vrai dans sa grande figure de roi que les soucis éveillent avant l'aube et dans la sévérité attendrie de son rôle de justicier.

On a un Venceslas retouché par Marmontel qui a corrigé et aplati Kotrou. Il élagua de mauvais vers et les remplaça par de médiocres; « // mil, dit Sainte- Beuve, du pavot sur ce qui était trop cru )). A la représentation, l'acteur Le Kain, qui sans doute n'approuvait pas ces changements et qui savait son Kotrou par cœur, rétablit tout à coup le texte original et fil ainsi manquer la réplique. L'ombre de Kotrou dut être contente, mais

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Marmontel ne pardonna jamais à Le Kain d'avoir eu plus de respect que lui pour le vieux poète ' .

Kotrou mourut à Dreux, le 28 juin i65o. // était à Paris lorsqu'une maladie épidémiquCy une sorte de fièvre pourprée très maligne, se déclara inopinément dans sa ville. Déjà le maire et plusieurs des principaux habitants avaient été emportés, la peur régnait, beaucoup prenaient la fuite. Kotrou, au contraire, voulut se rendre oit il croyait que son devoir l'appelait, au milieu de ses concitoyens. Revenu à Dreux, il écrivait à son frère qui l'engageait à s'éloigner d'un lieu pestiféré : « Le péril où je me trouve est imminent. Au moment où je vous écris, les cloches sonnent pour la vingt-deuxième personne aujourd'hui ; ce sera pour moi demain peutêtre. Que la volonté de Dieu s'accomplisse ! » M. Didot, qui cite cette fin de lettre, ajoute : « Trois jours après les habitants de Dreux accompagnaient à l'église paroissiale de Saint-Pierre le cercueil de leur vertueux magistrat et déposaient le corps de Kotrou dans le cimetière annexé à cette église oii, sur une pierre à moitié effacée par le temps

1 . Pour ne pas abuser des analyses, nous laissons de côté Chosroès, qui succéda à Venceslas (en 1649). Cette tragédie, l'un des bons ouvrages de Rotrou, qu'on trouvera dans cette édition, eut son Marmontel dans le marquis d'Ussé, qui la remania et la remit à la scène en 1704. Elle y fut très applaudie.

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{détruite aujourd'hui) , mon père a pu lire le nom glorieux du fondateur de la scène française. »

Cette fin de Kotrou relève singulièrement sa vie. Kien n'indique, d'ailleurs, que cette vie n'ait pas toujours été honorable, même en sa jeunesse dissipée et déréglée; et Sainte-Beuve exagère peut-être un peu quand, en le comparant à Dryden et à Otway, il le représente comme ayant réalisé a l'idée vulgaire qu'on se fait du poète, ardent, impétueux, endetté, inégal en conduite et en fortune » . Sa nature était certainement noble et généreuse, portée même à la grandeur et à l'héroïsme ; on le sent dans ses ouvrages où se trouvent fréquemment de ces traits qui ne peuvent partir que d'une grande âme. Sa muse n'est pas toujours chaste; mais on ne trouve dans son théâtre rien de pareil à la scène fameuse entre le sénateur Antonio et la courtisane Aquilina dans Venise SAUVÉE ' . Son imagination était tendre et voluptueuse, elle n'était ni impure ni dégradée. On ne saurait non plus l'accuser de vénalité, ni des autres vices reprochés au poète célèbre à qui Buckingham donnait d'une main des coups de bâton et de l'autre une bourse pleine d'or^; s'il a loué les puissants qui pouvaient lui payer ses dédicaces. Corneille en a fait autant, et il n'y avait guère alors, pour les poètes sans patrimoine, d'autre ressource que cette mendicité poétique. La comparaison avec Dryden et Otway ne saurait donc être acceptée que

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