Théâtre choisi de Calderon;
alderon de la Barca, un des écrivains de génie qui ont le plus illustré l'Espagne et la littérature dramatique, naquit à Madrid en janvier 1600, selon les uns, et, selon les autres, le Ier du même mois 1601, d'un des secrétaires du Conseil des finances, et d'une mère originaire des Flandres, tous les deux de famille noble.
Au sortir de l'enfance, quand il eut 9 ans, il entra au Collège des Jésuites de Madrid. Ses progrès dans la carrière des études furent rapides et éclatants. Dès l'âge de 14 ans, il annonçait déjà le grand dramatiste futur par une comédie, aujourd'hui perdue, mais qui, au dire des contemporains, n'était pas indigne de celui qui devait être un jour une des gloires de la scène espagnole. 11 fut envoyé, dès cette époque, à Salamanque, pour suivre les cours de l'Université. Il s'y distingua dans les diverses
CALDERÓN. T. I. I
sciences qui formaient alors le cours d'études de la jeunesse. Toutes graves qu'elles fussent, et quoiqu'il se livrât avec succès au travail, il trouva le temps de composer alors plusieurs comédies qui furent représentées et qui commencèrent sa réputation. Il n'avait que 19 ans quand il quitta l'Université.
A 24 ans, il entra au service, comme ses illustres devanciers Cervantes et Lope de Vega. Il y resta douze ans, tant dans le Milanais que dans les Flandres. Il continua toujours, durant ce temps, à écrire pour le théâtre, et Lope de Véga, qui devait lui laisser le sceptre de l'art dramatique, le mettait, en 1630, au premier rang parmi les poètes comiques dans son Laurier d'Apollon.
A. son retour â Madrid en 1636, il obtint du roi lettré Philippe IV l'intendance des fêtes de la cour, la décoration militaire de Saint-Jacques et ensuite une pension de 400 écus, somme assez considérable pour l'époque. Arrivé â l'âge de 50 ans, il embrassa l'état ecclésiastique, et, sans renoncer â composer pour le théâtre, il varia sensiblement dés lors la couleur de ses pièces. Ce fut à cette époque qu'il produisit plusieurs drames religieux et surtout ses Actes sacramentan x (autos sacramentales), sorte de
drames religieux, destinés à être représentés dans les grandes solennités chrétiennes. Dans ces pièces, malgré l'introduction de personnages allégoriques et fantastiques, faction se développe avec autant de vivacité et d'intérêt que dans ses comédies.
Outre ses pièces de théâtre et ses autos, Calderón composa plusieurs poèmes, des loas ou éloges, des intermèdes, des poésies légères en nombre considérable. Mais de ses œuvres, dont le total se monte à un chiffre effrayant, il ne nous est resté que 108 comédies ou drames, et 72 autos précédés de leurs loas, qui leur servent en quelque sorte de prologues.
Calderón mourut le jour de la Pentecôte, 25 mai 1681, à l'âge de plus de 80 ans, premier chapelain de la congrégation des prêtres nés à Madrid, avec la réputation d'un grand dramatiste et d'un prêtre vertueux. Son tombeau s'y voit encore dans l'église de Saint-Sauveur, et l'Espagne a célébré avec pompe, en 1881, le centenaire de son grand poète.
L'admiration dont elle l'entoure est partagée par les autres nations, frappées également de l'éclat de cette brillante étoile du siècle d'or de la littérature espagnole.
Ce n'est pas seulement l'abondance des
drames et la variété des sujets qui étonnent dans Calderón. Lope de Véga avait composé plus de 1500 pièces de théâtre; leur nombre, et leurs brillantes qualités n'ont point empêché celles de Calderón d'attirer l'attention et de ravir l'admiration, jusqu'au point de le placer au niveau, sinon au-dessus de son devancier.
Il est digne de ce haut rang, surtout par la merveilleuse fécondité de son imagination, qui lui fait créer des plans aussi variés qu'ingénieux, des incidents presque romanesques, quoique toujours vraisemblables, des situations frappantes presque toujours inattendues, des caractères vivants et d'une individualité bien accusée ; ajoutons un style d'une pureté et d'une élégance admirables. La réunion de ces qualités, et bien d'autres que nous ne signalerons pas dans cette courte notice, l'ont mis, pour beaucoup, au premier rang parmi les dramatistes espagnols.
Auprès de ces qualités, parlerons-nous de ses défauts ? Il se laisse trop aller à la déclamation. Peu de ses pièces, où l'action ne soit pas ralentie et l'intérêt refroidi par des tirades hors de propos ; défaut qui le fit appeler bavard par le roi Philippe IV. Dans les sujets historiques ou mythologiques, il a peu de respect pour la couleur locale et la vérité ; il habille tous ses
personnages de costumes espagnols, leur donne les mœurs et les sentiments de l'Espagne.
Mais s'il y a quelques taches dans les œuvres de ce brillant génie, elles n'en ont pas moins ¿té une source d'inspiration pour les auteurs qui l'ont suivi, et un sujet d'admiration pour les critiques les plus distingués de toutes les nations.
Les deux pièces qui suivent ont été choisies pour donner une idée de la manière de Calderón dans deux sujets très différents. Nous avons essayé dans la traduction de reproduire fidèlement l'original. Peut-être cette scrupuleuse fidélité nuit-elle un peu à l'élégance. Mais du moins elle fera mieux connaître notre poète qu'une imitation arrangée au goût de l'écrivain (i). Ce n'est point un portrait plus ou moins flatté de Calderón, mais Calderón lui-même qu'il faut présenter au lecteur français.
(i) La traduction de pièces choisies de Calderón en 3 vol., par M. Damas-Hmard, publiée il y a une quarantaine d'années, est loin d'être fidèle. C'est plutôt une imitation qu'une traduction.
Ce drame est celui sur lequel un celebre littérateur allemand, Schlegel, se fonde pour appeler Calderón un grand maître dans la poésie dramatique chrétienne. C'est en effet une des œuvres les plus remarquables de cet auteur.
A une haute conception dramatique, se joint dans cette pièce une pensée profondément religieuse et, disonsle, nationale, dans cette Espagne ou la croyance aux dogmes chrétiens faisait partie de la vie sociale. Calderón écrivait pour des catholiques fervents, che\ lesquels les institutions politiques étaient le reflet d'une foi ardente. Ses auditeurs étaient tout disposés à accepter les miracles qui occupent une si large place dans son drame, puisqu'ils en forment le nœud et servent au dénouement.
Des Français du XIXe siècle, plus ou moins disciples de Voltaire, riront peut-être de ces moyens étranges. Mais reportons-nous au XVIIe siècle, plaçons la scène en Espagne, et souvenons-nous que les spectateurs sont des croyants ; nous jugerons alors le drame au point de vue du poète et du public, et nous reconnaîtrons que la Dévotion à la Croix est une œuvre de génie.
Les détails y sont traités d'une manière digne du sujet ; nous ne parlerons pas de la beauté du style qui disparaît dans une traduction. Eusèbe, le personnage principal, est dessiné avec vigueur et vérité ; Julie, son amante, est bien une femme espagnole, d'abord énergique esclave de l'honneur, puis, quand V amour l'emporte, furie aveugle et indomptable; son père Curdo, vigoureux vieillard, aussi noble dans sa fierté que dans sa tendresse paternelle; des autres personnages, accessoires des principaux, les uns aident au développement du drame, les autres y mêlent la note gaie, que les auteurs de cette époque, comme Shakespeare, savaient introduire dans les sujets les plus sérieux.
Notre intention n'est pas d'analyser cette pièce ; contentons-nous de dire que tout l'intérêt se porte sur un jeune homme, placé dès sa naissance sous la protection de la Croix, dont il porte la divine empreinte sur la poitrine, et qu'il n'oublie pas de révérer même au milieu des excès les plus criminels; jusqu'à ce qu'il trouve dans ce signe sacré l'absolution de ses crimes, et le salut à l'heure de sa mort. Sublime leçon d'espè-
ranee, donnée aux pécheurs qui ont conservé quelque sentiment de foi , et qui finissent par recueillir le fruit de cette précieuse semence, si cachée qu'elle soit dans leur cœur!
PERSONNAGES
EUSÈBE
CURCIO, vieillard.
LISARD, fils de Curcio.
OCTAVE, son autre fils.
ALBERT, prêtre âgé.
CÉLIO, i
RICHARD, > brigands.
CHLLINDRIN, \ GIL, paysan bouffon.
BRAS, ) TIRSO, > paysans.
TORIBIO, ) JULIE, fille de Curcio.
ARMINDE, sa suivante.
MENGA, paysanne bouffonne.