‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 2 sur 165 · PREMIÈRE JOURNÉE SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE JOURNÉE SCÈNE PREMIÈRE

MENGA et GIL.

Terrain désert dans les montagnes. On aperçoit une croix. {en dedans.)

MENGA .

T) egarde par où va l'ânesse.

GIL

Ho î démon ; ho ! tête de mulet.

MENGA.

Regarde donc par où elle va ; hu, par ici î...

Le diable t'enlève !... n'y a-t-il personne qui la prenne par la queue, quand mille pourraient le faire? (sur le théâtre.')

MENGA.

Tu as fait une belle besogne, Gil.

14 LA DÉVOTION A T.A CRODÇ.

GIL

Tu as fait une belle besogne, Menga. Car c'est ta faute ; tu allais montée sur l'ânesse, et tu lui as dit à l'oreille de se mettre dans le trou, pour me faire enrager.

MENGA.

C'est toi qui le lui as dit, pour me faire tomber, moi ; c'est la vérité.

GIL

Comment la tirer maintenant ?

MENGA.

Eh bien, vas-tu la laisser dans la boue ?

GIL

Je ne suis pas assez fort, tout seul.

MENGA .

Je vais la tirer par la queue ; tire-la toi par les oreilles.

GIL

Le meilleur remède serait de faire ce qui réussit à une voiture qui s'était embourbée l'autre jour dans la capitale. Cette voiture, avec l'aide de Dieu, traînée par deux rosses, paraissait au milieu des autres voitures, comme un pauvre honteux ; et bien certainement par la malédiction de ses parents (fâcheuse destinée I), elle allait de seuil en seuil, pour ne pas dire de porte en porte, et finit par s'embourber dans un ruisseau. Le maître avec des prières, le cocher avec

des coups de fouet, d'un côté par douceur, de l'autre par force, ici par caresses, là par menaces, essayaient de faire sortir les chevaux. Plus ils redoublaient d'efforts, plus la voiture restait immobile. Voyant qu'ils ne gagnaient rien par l'emploi de tous ces moyens, ils mirent devant la voiture une corbeille d'orge. Les chevaux, pour manger, tirèrent si bien, qu'ils toussèrent et arrachèrent la voiture. Nous pouvons faire la même chose.

MENGA.

Tes contes ne valent jamais deux sous.

GIL

Menga, je souffre de voir un animal affamé, quand d'autres sont bien repus.

MENGA.

Je m'en vais sur la route regarder s'il passe quelqu'un de notre village, quel qu'il soit, pour qu'il vienne à ton aide ; car tu te remues si peu.

GIL

Recommences-tu, Menga, à me quereller ?

MENGA.

Ah ! bourrique de mon âme ! Celle sen va.)

Ah ! bourrique de mon cœur ! Tu as été la plus estimable bourrique de tout le village. Jamais personne ne t'a vue en mauvaise compagnie. Tu n'étais pas coureuse. Tu aimais mieux rester à ton râtelier, que marcher, quand on t'emmenait dehors.

Car, loin d'être hautaine et impudique, je me hasarderais à jurer qu'aucun âne ne ïa vit mettre la tête à la fenêtre. Je sais que sa langue ne méritait pas un tel malheur, car toujours, pour ne pas mal parler, elle restait muette comme une statue. Ensuite, s'il lui reste quelque chose de son manger, elle le donne sur le champ à quelque ânesse pauvre (on entend Au bruit). Mais quel est-ce bruit?... Deux hommes descendent de cheval et viennent de mon côté, après avoir attaché leurs montures. Comme ils sont pâles! et aux champs de si bon matin ! C'est une chose certaine, ou qu'ils mangent de la terre, ou qu'ils sont constipés. Mais si c'étaient des brigands ;... c'est cela ! Enfin que ce soit ce que l'on voudra, je me cache par ici ; ils marchent, ils courent, ils entrent, les voici. (Il se cache.)

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