‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 103 sur 165 · LES SOLDATS · texte numérisé non relu

LES SOLDATS

CLOTALDE.

Otez-leur les armes à tous deux ; bandez-leur les yeux, pour qu'ils ne voient pas où et par où ils sont venus.

ROSAURA.

Voici mon épée. Je ne dois la remettre qu'à vous puisque vous êtes le chef ; et sa valeur ne saurait être rendue à un homme moins élevé.

CLAIRON

La mienne est telle, qu'elle peut se donner au plus vil ; (aux soldats) prenez-la, vous autres.

ROSAURA.

Si je dois mourir, je veux vous laisser, en reconnaissance de cette faveur, un gage dont on peut estimer la valeur par celui qui un jour en a été revêru. Je vous recommande de la garder, car, quoique j'ignore quel secret y est attaché, je sais que cette épée enrichie d'or enferme de grands mystères ; et je viens en Pologne, ne comptant que sur elle pour me venger d'une injure.

clotalde (à part) .

Oh, ciel ! qu'est-ce ceci ? je sens mes peines, mon trouble, mon inquiétude, et mes soucis s'accroître. (à Rosaura). Qui te l'a donnée ?

ROSAURA.

Une femme.

CLOTALDE.

Comment Pappelle-t-on ?

ROSAURA.

Je dois taire son nom.

CLOTALDE.

Comment supposes-tu alors, ou sais-tu qu'il y a un secret en cette épée ?

ROSAURA.

Celle qui me Fa donnée m'a dit : « Pars pour la Pologne, et fais en sorte, par adresse ou par rase, que les nobles et les grands te voient cette épée. Car je sais que l'un d'eux te favorisera et te protégera. » Mais en cas qu'il fût mort, elle ne voulut pas me dire son nom.

clotalde (à part).

Que le ciel me vienne en aide, qu'entends-je ? Je ne sais encore à quoi me déterminer : de tels événements sont-ils des illusions ou des réalités ? C'est là l'épée que je laissai à la belle Violante, comme un indice : celui qui me la rapporterait devait me trouver avec l'affection d'un fils et la tendresse d'un père. Que dois-je donc faire, hélas ! dans un pareil embarras ? Si celui qui la rapporte pour obtenir protection, la rapporte pour trouver la mort ; puisqu'il arrive à mes pieds, frappé d'une sentence de mort ? Quelle terrible incertitude ! quel triste destin ! quel sort déplorable ! C'est ici mon fils ; cet indice me le prouve, d'accord avec le témoignage de mon cœur. Il ne tient plus dans ma poitrine, en le voyant il

s'élance, et ne pouvant briser son rempart, il fait comme le prisonnier qui, entendant du bruit dans la rue, se met à la fenêtre ; ainsi mon cœur, ne sachant ce qui se passe et entendant le bruit, se précipite à mes yeux, qui sont ses fenêtres par où il se répand en larmes. Qj-ie dois-je faire ? Ciel, inspirez-moi ! que dois-je faire? Le mener au roi, c'est, hélas! le mener à la mort ; et cependant je ne puis le cacher au roi, la loi de fidélité ne me le permet pas. D'un côté, mon amour, de l'autre la loyauté me commandent. Mais pourquoi hésiter ? Mes devoirs envers le roi ne doivent-ils pas passer avant la vie et l'honneur ? Eh bien ! qu'ils triomphent et que celui-ci succombe ! D'ailleurs, si je fais maintenant attention à ce qu'il a dit, qu'il venait pour se venger d'un outrage, un homme outragé est infâme ; ce n'est pas mon fils, non, il n'a pas mon sang. Mais cependant s'il est arrivé un accident, dont personne n'est à l'abri, car l'honneur est d'une nature si fragile qu'une seule action peut le briser et un souffle le ternir, que peut faire de plus celui qui est né d'un père noble, que de venir le chercher, au prix de tant de risques? C'est mon fils, il a mon sang, puisqu'il montre tant de valeur. Ainsi, entre deux partis, le moyen le plus sûr est d'aller trouver le roi et de lui dire : C'est mon fils, vous pouvez le tuer. Peut-être la considération de ma loyauté le touchera, et alors si j'obtiens que mon fils vive, je l'aiderai à tirer vengeance de son injure. Mais si le roi, impitoyable dans ses rigueurs, le livre à la mort, il mourra sans savoir que je suis son père. — (haut) Venez avec moi, étrangers, ne craignez pas de ne pas avoir de compagnons d'infortune ; car dans

une incertitude semblable, entre la vie et la mort, je ne sais quel est le plus malheureux. (Ils sortent.)

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