‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 130 sur 165 · CLOT ALLE · texte numérisé non relu

CLOT ALLE

Il est agité, seigneur, et il parle.

BASILE

A quoi songe-t-il en ce moment ? écoutons.

sigismond (parle en rêvant).

C'est un prince pieux que celui qui châtie les tyrans, que Clotalde meure de mes mains; que mon père baise mes pieds !

CLOTALDE.

Il me menace de la mort.

BASILE

Et moi, du déshonneur et de traitements indignes.

CLOTALDE.

Il pense m'ôter la vie.

Il médite de me fouler aux pieds.

sigismond (rêvant).

Que cette valeur sans seconde se produise sur le vaste théâtre du monde, pour que ma vengeance soit égale à l'injure ! Qu'on voie le prince Sigismond triompher de son père î (il se réveille.') Mais, hélas Í où suis-je ?

Basile (à Clotalde).

Il ne doit pas me voir. Tu sais ce que tu as à faire; je vais écouter ici-près (il se cache).

sigismond.

Est-ce-moi ? voyons, suis-je prisonnier et enchaîné, arrivé à me voir en cet état ? n'est-ce pas vous, mon tombeau, ô tour? Oui, que Dieu vienne à mon aide ! que de choses j'ai rêvées ?

clotalde (à part).

A mon tour d'arriver et de faire la désillusion maitenant. (Haut.) Est-il temps de s'éveiller ?

SIGISMOND

Oui, c'est bien le temps de s'éveiller.

CLOTALDE.

Tu restes donc le jour entier à dormir ? Depuis que j'ai suivi lentement dans son vol l'aigle qui prenait son essor, est-ce que tu es resté ici? et ne t'es-tu pas éveillé ?

SIGISMOND

Non, et même maintenant je ne le suis pas ; car à

ce que je vois, Clotalde, je dors encore, je ne m'abuse pas. Car si c'était un songe, ce que j'ai vu de réel et de palpable ; ce que je vois maintenant, doit être un fantôme. Ce n'est pas l'effet de la lassitude ; car je vois étant endormi que je rêve étant éveillé.

CLOTALDE.

Dis-moi ce que tu as rêvé.

SIGISMOND

Supposé que ce fût un songe ; je ne dirai pas, Clotalde, ce que j'ai rêvé, mais ce que j'ai vu, oui : je m'éveillai, et je me vis (cruelle illusion !) dans un lit qui, par ses brillantes couleurs et ses nuances variées, pouvait être un tapis de fleurs tissu par le printemps. Là, mille gentilshommes respectueux, à mes pieds, me donnaient le nom de leur prince, et me présentaient des vêtements magnifiques, des •joyaux, des ornements. Toi-même tu as changé en allégresse le calme de mes sens, en m' apprenant ma fortune; car, quoique je sois à présent ainsi vêtu, j'étais prince de Pologne.

CLOTALDE.

Avais-je de bonnes étrennes ?

SIGISMOND

Pas très bonnes. Comme à un traître, deux fois, d'un cœur hardi et intrépide, je voulais te donner la mort.

CLOTALDE.

Tant de rigueur envers moi !

J'étais le maître de tous, et de tous je tirais vengeance, seulement, j'aimais une femme ; elle fut, je crois, une réalité ; car tout est disparu, cela seul est resté. (Le roi se retire.)

clotalde (a part).

Le roi, tout attendri de l'avoir entendu, est parti. (haut.) Comme nous avions parlé de cet aigle, une fois endormi, tu as rêvé de l'empire. Mais dans les rêves il serait bon d'honorer celui qui t'a élevé avec tant de difficultés, Sigismond ; même en songe, on ne perd rien à faire le bien. (Il sort.)

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