‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 164 sur 165 · LES MUSICIENS · texte numérisé non relu

LES MUSICIENS

Cette table est, en vérité, Dans ce beau jour de folie, L'autel de la Vanité, L'autel de l'Idolâtrie.

Chantons cet heureux hasard ; Par un luxe sans exemple, C'est dans le vase du Temple, Que va boire Balthasar.

(On entend un grand coup de tonnerre.) BALTHASAR.

Quel bruit étrange ! Quelle épouvante me saisit à ce fracas ? On dirait que les nuages appellent aux armes, que les vents se mettent en campagne.

l'idolâtrie.

C'est la salve d'honneur que vous a faite le ciel pendant que vous buviez, au bruit de son horrible artillerie.

LA VANITÉ

En se couvrant d'ombre et d'horreur, il nous cache les étoiles.

LA MORT

Que j'aime les ténèbres, moi qui les produis !

BALTHASAR

Des comètes, fuligineuses et sombres, parcourent l'air comme des oiseaux de feu. La nue qui porte

LE FESTIN DE BÁLTHÁSAR. loi

en ses flancs la foudre pousse des gémissements, des cris de douleur ; on dirait qu'elle va enfanter ; et c'est la vérité, puisque de son sein est sorti un éclair, embryon ardent, qui y était enfermé. L'éclair est le fruit de ses entrailles, et le tonnerre son cri de douleur.

(Grand coup de tonnerre ; comme d'une fusée rapide, sort une main, qui vient s'arrêter sur un endroit où sont écrits ces mots : Mane, Thecel7 Phares.)

BALTHASAR

Ne vois-tu pas, hélas î ne vois-tu pas cette chose, qui déchirant, traversant l'air tremblant, est suspendue par un fil sur ma tête ? elle touche la muraille, je distingue sa forme, c'est une main, une main, que la nuée a détachée de son corps monstrueux. Qui vit jamais un éclair animé ? Je ne sais ce qu'elle a écrit avec son doigt ; car, après avoir tracé trois courtes phrases, elle remonte pour se rejoindre à son corps. Je pâlis, mes cheveux se hérissent, mon cœur palpite, ma respiration s'arrête. Ces caractères écrits, je ne puis ni les lire, ni les comprendre. C'est une Babel de lettres, comme il y eut autrefois une Babel de langues.

LA VANITÉ

Je suis comme une montagne de feu.

L?IDOLATRIE

Et moi, une statue de glace.

LA PENSÉE

Moi, je ne suis ni montagne, ni statue, mais j'ai une jolie peur.

BALTHASAR

Idolâtrie, tu connais les secrets des Dieux ; que signifient ces mots ?

l'idolâtrie.

Je n'en comprends aucun, je ne connais pas môme les caractères,

BALTHASAR

Toi, Vanité, dont l'esprit pénètre les sciences profondes des magiciens et des devins, que lis-tu, dis, que lis-tu ?

LA VANITÉ

Mon esprit n'en saisit pas une lettre, je les ignore toutes, oui toutes.

BALTHASAR

Et toi, Pensée, que devines-tu ?

LA PENSÉE

Tu t'adresses à bonne enseigne ; je suis folle, ¡e ne comprends rien.

l'idolâtrie.

Daniel, cet hébreu, qui a interprété les songes de l'arbre et de la statue, pourra le dire.

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