SCÈNE XVIII
Les précédents y DANIEL.
DANIEL
Écoutez donc avec attention. Mane, signifie que Dieu a compté les jours de ton règne ; Thecel, que tu en as rempli le nombre, et que dans la balance il n'y a plus de place pour un seul crime ; Phares, que ton royaume sera ravagé et deviendra la proie des Perses et des Médes. C'est ainsi que la main de Dieu a écrit ta sentence de son doigt, et sa justice va, comme c?est le droit, en remettre l'exécution au bras séculier ; car Dieu t'a condamné parce que tu as profané les vases de son autel, en les livrant aux outrages et au mépris. Aucun mortel ne doit abuser des vases du temple, qui sont réservés au sacrement de la loi de grâce, quand la loi écrite sera effacée par la main du temps. Oui, profaner les vases du temple est un crime énorme ; écoutez, mortels, écoutez : ils renferment la vie et la mort ; car qui communie en état de péché, profane le vase du temple.
BALTHASAR
Ils renferment la mort ?
LA MORT
Oui, quand moi, fille impitoyable du péché, je les présente ; tu as bu leur poison mortel, tu vas mourir.
BALTHASAR
Je te crois, je te crois, malgré la résistance de mes
sens. Mais engourdis et défaillants, ils laissent entrer par mes yeux et mes oreilles ta vue épouvantable, ta voix sinistre ; j'en ai l'âme navrée, le cœur transpercé. Secours-moi, Idolâtrie, dans cette cruelle angoisse.
l'idolâtrie.
Je ne le puis ; car, à la voix redoutable de ce mystère futur, que tu as profané dans les vases du temple, qui en sont la figure, j'ai perdu toute ma force, je sens défaillir ma vie.
BALTHASAR
Secours-moi, Vanité !
LA VANITÉ
Je ne suis plus que la soumission au Ciel.
BALTHASAR
Et toi, Pensée !
LA PENSÉE
Ton plus grand ennemi est ta pensée, puisque tu n'as pas voulu la croire dans tant d'avertissements de mort.
BALTHASAR
Daniel !
DANIEL
Je suis le jugement de Dieu ; le décret est rendu, la mesure est remplie, Balthasar.
LA PENSÉE
Il n'y a plus de remède.
BALTHASAR
Tous, tous, vous m'abandonnez dans ce péril extrême ; qui pourra me défendre contre ce sort horrible, monstrueux ?
LA MORT
Personne ; tu ne serais pas en sûreté dans un abîme, fût-ce au centre de la terre.
BALTHASAR
Ah ! je brûle !
{La Mort tire son êpèeel le frappe ; aussitôt elle le saisit, ils luttent ensemble.)
LA MORT
Meurs, ingrat.
BALTHASAR
Ah, oui, je me meurs ! n'était-ce pas assez d'avoir bu du poison ?
LA MORT
Non, le poison a donné la mort à l'âme, cette épée la donne au corps.
BALTHASAR
Dans les angoisses de la mort, triste, éperdu, défaillant, je lutte avec effort, l'âme et le corps blessés à mort. Écoutez, mortels, écoutez la rigoureuse sen-
tence, Mane, Thecel, Phares, du jugement du Dieu suprême. II condamne inexorable celui qui profane les vases divins, et celui qui communie en état de péché profane le vase du temple.
{Ils sortent tous les deux, tout en luttant?)
l'idolâtrie.
Endormie du sommeil de l'oubli, je m'éveille. Puisque Dieu n'exclut pas l'idolâtrie, comme je le vois par le drap rempli d'animaux de toute espèce, quand le Christ ordonnera à Pierre de les tuer et de les manger, qui pourra voir la claire lumière delà loi de grâce, ô ciel, qui aujourd'hui est la loi écrite ?
LA MORT revenant avectmeêpêe et une dague, vêtue magnifiquement, couverte de son manteau à têtes de mort.
Oui, tu peux la voir figurée dans la toison de Gédéon, dans la manne du désert, dans le miel sorti de la gueule du lion, dans l'agneau pascal, dans le pain sacré de Proposition.
DANIEL
Et si ces figures ne te la font pas reconnaître, reconnais cet heureux temps par le miracle prophétique de cette table couverte de pain et de vin ; merveille admirable, par laquelle Dieu représente le sacrement le plus auguste !
(Parait une table, semblable à un autel; au milieu est un calice et une hostie entre deux cierges.)
le festin de balthasar. 167
l'idolâtrie.
Moi, qui fus l'Idolâtrie, qui adorai des idoles fausses et stupides, j'abolis aujourd'hui mon nom et le leur. Je serai désormais la Latrie, ou adoration de cet auguste sacrement. Puisque Madrid célèbre aujourd'hui sa fête, veuillez oublier les nombreux défauts de l'humble génie de Pierre Calderón, pardonner nos fautes et les siennes, vous souvenant que jamais l'exécution n'atteint â la hauteur du désir.