‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 21 sur 165 · SCÈNE XII · texte numérisé non relu

SCÈNE XII

Le corridor d'un couvent. Suite de cellules.

eusèbe, ensuite julie.

EUSÈBE

J'ai parcouru le couvent sans être aperçu de personne. Partout où j'ai porté mes pas, guidé par mon

destin, j'ai visité une infinité de cellules de religieuses, dont les étroites portes sont ouvertes ; dans aucune je n'ai trouvé Julie. Où m'emportez-vous, espérances toujours trompées? Quelle horreur ! Quel muet silence ! Quelle obscurité fâcheuse ! Il y a une lumière ici ; c'est sa cellule, voici Julie. Pourquoi hésiter ? (Il tire un rideau, et ou voit julie endormie.) Ai-je si peu de courage, que je crains maintenant de lui parler ? Avec mon hésitation, en même temps que je m'excite, la peur me rend lâche. Mais cette beauté, l'humilité de son costume la protège ; car dans la femme la vraie beauté est sa chasteté même. Cette beauté si extraordinaire, objet de mon honteux amour, produit en moi un tel effet, qu'en même temps j'éprouve le désir à la vue de cette beauté, le respect en présence de cette chasteté. Julie ! ah Julie !

JULIE

Qui me nomme ? mais, ô ciel, que vois-je ? est-ce le fantôme de mes désirs, ou le délire de mon imagination ?

EUSÈBE

Est-ce que ma vue peut ainsi t' effrayer ?

JULIE

Qui donc n'aurait la pensée de te fuir ?

EUSÈBE

Arrête-toi, Julie !

JULIE

Que veux-tu, fantôme, qui n'existes que dans mon imagination, et qui n'es qu'une vaine apparence ? Es-tu, pour mon malheur, un jeu de mon esprit, une

DEUXIÈME JOURNÉE. 6l

figure produite par l'illusion, un corps imaginaire, un spectre de la nuit ?

EUSÈBE

Julie, écoute. Je suis Eusèbe, vivant, à tes pieds. Si telle était ta volonté, je serais toujours près de toi.

JULIE

Je vois clair maintenant, en ^entendant. Je considère que ma pudeur offensée aimerait mieux trouver en toi un être imaginaire qu'un être réel, puisque ici je meurs de mes larmes, et vis de mes chagrins. Que veux-tu ? je suis tremblante ? Que cherches-tu ? je suis mourante. Quel est ton dessein ? j'ai peur. Quelle est ton intention ? j'ai un doute affreux. Comment es-tu venu jusqu'ici ?

EUSÈBE

Tout est extrême pour moi, mon amour, ma douleur et ta cruauté ; elles vont aujourd'hui triompher de moi. Jusqu'à ce que je t'aie vue enfermée ici, j'ai souffert, avec une espérance assurée. Mais en voyant ta beauté perdue, j'ai foulé aux pieds et le respect d'un asile sacré et la loi de la clôture. Que ce soit un droit ou une injustice, c'est notre faute à tous les deux. J'ai pour moi deux mobiles puissants, la force et le désir. Le ciel ne peut pas s'irriter contre mon dessein. Avant cette tentative, tu étais mariée en secret ; et l'on ne peut joindre dans la même personne le mariage et les voeux de religion.

JULIE

Je ne nie pars le lien d'amour qui nous fit unir avec bonheur nos deux volontés ; ce fut en consé-

quence de cette union que je t'appelai mon époux bien-aimé. Tout s'est passé ainsi, je le confesse. Mais ici, en faisant des vœux de religieuse, je suis devenue l'épouse du Christ, je lui ai donné ma parole et ma main. Je suis à lui, que me veux-tu maintenant ? Vat-en, épouvante le monde en tuant les hommes, en violant les femmes. Va-t-en, Eusèbe ; n'espère pas recueillir le fruit de ton fol amour ; conçois des sentiments d'horreur, pense que je suis dans un lieu sacré.

EUSÈBE

Plus ta défense est vigoureuse, plus mon désir est violent. Maintenant que j'ai escaladé les murs du couvent et que je t'ai vue, ce n'est pas l'amour qui me possède, c'est un plus secret désir. Cède-moi, ou je dirai que c'est toi-même qui m'as fait venir, que tu m'as tenu plusieurs jours enfermé dans ta cellule. Et puis mon malheur me jette dans le désespoir. Je vais crier. Sachez...

JULIE

Arrête-toi, Eusèbe, considère... ah ! malheureuse que je suis, j'entends des pas de ce côté ; on se rend au chœur. Ciel! je ne sais à quoi me résoudre ! Ferme cette cellule, tu vas y rester. Car une crainte chasse une autre crainte.

EUSÈBE

Que mon amour est puissant î

JULIE

Que ma destinée est rigoureuse !

{La cellule se/erme.)

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