GIL, EUSÈBE
EUSÈBE
Je ne sais où aller ; le chagrin donne une longue vie, et jamais la mort ne vient à celui qui est fatigué
de vivre. Julie, je me suis vu dans tes bras, quand j'étais assez heureux pour faire de tes bras de nouveaux liens d'amour. Enfin j'ai renoncé, sans en jouir, au bonheur que je tenais. Ce n'a pas été ma faute, un obstacle plus secret m'a empêché. Car en dominant ma volonté, il m'a forcé à respecter sur ta poitrine la Croix que je porte sur la mienne. Nous sommes nés tous les deux, Julie, avec cette empreinte ; c'est un mystère caché que Dieu seul peut expliquer.
gil (à pan).
Cela me pique trop, je ne puis y tenir.
EUSÈBE
Il y a du monde entre ces branches. Qui vive ?
GIL
Cela se gâte, malgré mon stratagème.
EUSÈBE
Un homme attaché à un arbre, qui a une Croix suspendue au cou ! Il faut que j'accomplisse mon vœu, en m'agenouillant.
GIL
A qui adresses-tu ta prière, Eusèbe ? que prétendstu ? Si tu m'adores, pourquoi m' attacher ? Si tu m'attaches, pourquoi me réciter des prières ?
EUSÈBE
Qui es-tu ?
GIL
Tu ne reconnais pas Gil ? Depuis que tu m'as laissé ici attaché, mes cris n'ont servi de rien, pour que quelqu'un, cruel destin ! vint me détacher.
TROISIÈME JOURNÉE. Jl
EUSÈBE
Mais ce n'est pas ici que je t'ai laissé ?
GIL
C'est la vérité, seigneur. Mais quand j'ai vu que personne ne venait, j'ai marché d'arbre en arbre, tout attaché, jusqu'à ce que je fusse arrivé ici. C'est là la raison d'un si étrange événement.
eusèbe (à part).
C'est un homme simple, je saurai quelque chose de ce qui me menace. (Haut.) Gil, je te porte de l'affection, depuis le moment où je te parlai l'autre jour; je veux qu'ici nous soyons amis.
GIL
Vous avez raison, et je voudrais, puisque nous sommes si bons amis, ne pas aller là-bas et m'occuper par ici (car nous serons tous brigands, et tu dis que c'est une vie si heureuse)et ne pas aller travailler de toute l'année.
EUSÈBE
Eh bien ! reste avec moi.