‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 52 sur 165 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Les précédents \ margelle et SYLVIE. {Elles ouvrent une poite cachée par tin paravent, et restent toutes deux derrière ce parovent.)

Marcelle, à Sylvie.

Par cette porte qui donne de mon appartement dans celui de mon frère, je viens le voir, Sylvie, parce que, bien qu'il ignore que je suis sortie aujourd'hui de la maison, je veux prendre ce moyen pour le rassurer.

SYLVIE

Arrêtez-vous, il est avec cet étranger, et vous savez que mon maître ne veut pas qu'il arrive à vous voir, ni à vous parler.

MARCELLE

C'est là mon malheur. Écoutons de cet endroit.

CALDERÓN. T. I. 7

LISARD.

En attendant que vous vous donniez ce plaisir, si vous voulez que j'essaie de vous divertir, il est entendu que vous me raconterez votre souci, et qu'ensuite je vous dirai le mien. Écoutez-moi.

Marcelle (à part).

Écoutez.

LISARD.

Après que j'eus quitté le costume d'étudiant pour prendre celui de soldat, la plume pour l'épée, la douce et tranquille joie de Minerve pour les exercices sanglants de Mars, l'école de Salamanque pour les campagnes de Flandres ; après que j'eus obtenu (sans l'appui d'aucun protecteur), la lance, témoignage et récompense de mes services, ayant été réformé comme tant d'autres capitaines, la campagne achevée, je demandai mon congé (ce qui ne m'aurait pas été accordé auparavant), et je partis pour l'Espagne. Je voulais voir si je ne méritais pas de voir briller sur ma poitrine une des croix militaires qui sont le plus noble ornement d'un cœur vaillant. Je vins dans ce but, et Sa Majesté (que Dieu la conserve pour être le phénix de notre âge î) accueillit ma requête, et remit à l'examiner à l'époque où pour se débarrasser des ennuis de la cour, elle serait venue à Aranjuez, cet admirable séjour du printemps. Mais à quoi lui sert de se vanter de cet avantage, si la plus belle, la plus pure, la plus odorante des fleurs, la fleur de lis, la reine des fleurs, attire après elle toutes celles qui, à l'exemple du soleil, font briller leurs rayons, répandent leur lumière? Je suivis la cour, poussé plutôt

par une affection constante que par la nécessité. Car le roi se sert aujourd'hui de tels ministres que la faveur n'est pas nécessaire au mérite ; tous savent penser à tout, grâce au zèle de celui avec qui ils partagent le poids d'un si vaste édifice, comme Alcide avec Atlas. J'arrivai donc à Aranjuez, où je reçus voire visite dans une hôtellerie. Voyant que j'étais logé d'une manière incommode, comme les bois mêmes y sont remplis de gens de guerre et de plaideurs, vous me conseillâtes de venir avec vous à Ocana. Les jours d'audience, il était si facile de faire deux lieues le matin pour venir et deux lieues le soir pour retourner. Moi, pour vous faire plaisir plutôt que pour ma commodité, j'acceptai. Tout cela, votre amitié le sait parfaitement ; mais il importait de le raconter, parce que à tout cela se rattache le plus étrange roman d'amour qu'ait imaginé Cervantes.

margelle {à part).

J'entre en scène.

LISARD.

Un jour que j'étais levé de bon matin, pour arriver avant que le soleil n'éclairât notre horizon, près d'un couvent situé à peu de distance d' Ocana, j'aperçus, entre de verts peupliers, une femme de belle tournure ; je la saluai poliment, et avant que je fusse passé, elle m'appela par mon nom. Je revins sur mes pas en m'entendant nommer ; et ordonnant à Callebasse de m'attendre avec mon cheval, je m'approchai* d'elle en lui disant : « heureux l'étranger dont les dames savent le nom î » Elle aussitôt, en ayant soin de se couvrir de sa mante, me répondit à demi-voix :

lió MAISON A DEUX PORTES.

<( Un cavalier de ce pays n'est étranger nulle part, » Elle ajouta de tels compliments que la modestie m'oblige à les passer sous . silence. Car je ne sais comment il y a des hommes si vains, si présomptueux, qu'ils se vantent d'avoir été recherchés par les femmes.

Sylvie (à part).

C'est notre histoire qu'il raconte.

Marcelle (à part).

Oh ! qui pourrait l'interrompre avant que son récit n'éveille les soupçons de Félix ?

FÉLIX

Continuez.

LISARD.

Celle-ci, le visage toujours couvert, me donna congé en me disant que, si je ne cherchais pas à savoir qui elle était ni à la suivre, un autre jour elle serait là pour me parler. Six fois, l'aube vigilante a ouvert au soleil les portes de l'Orient, et six fois, sous les peupliers, j'ai revu cette femme voilée. Ennuyé d'une semblable précaution, je me suis déterminé à la suivre aujourd'hui, quand elle retournerait à Ocana. Mais, je n'ai pu le faire, parce que, se retournant plusieurs fois, elle m'aperçut, et ne voulut pas dépasser le détour de cette rue.

FÉLIX

De cette rue ?

Sans doute, elle y demeure, car à l'instant je la perdis de vue. Elle me dit ici de la laisser tranquille une autre fois, parce que ma curiosité pouvait lui coûter la vie.

PREMIERE JOURNÉE. llj

FÉLIX

Étrange femme !

Marcelle (à part).

Inévitablement, les détails vont me faire connaître.

FÉLIX

Continuez.

LISARD.

Moi donc...

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