SCÈNE IV
FÉLIX, LISARD.
FÉLIX
Vous vous souvenez de cet âge heureux, alors que nous étions ensemble étudiants à Salamanque. Vous vous souvenez aussi avec quel mépris, librement et honorablement, je traitais les vaines divinités de Vénus et de l'Amour ; comment de la beauté de Tune et des flèches de l'autre, je triomphai, à leur confusion, de sorte que je pus couronner ma liberté d'une auréole. Oh! Lisard, puissé-je n'avoir jamais lutté avec des forces si inégales, car ces deux divinités n'auraient pas pu se venger! Puissent leurs coups, puisque personne ne peut être à l'abri, avoir été seulement une flèche ordinaire lancée en l'air, et non une flèche vengeresse, trempée dans de noirs poisons, qui partit de l'arc légère comme une plume, traversa l'air rapide comme un oiseau, arriva à mon cœur meurtrière comme la foudre, et s'y nourrit comme un serpent I
La première fois que m'atteignit ce coup terrible, (qui sait blesser sans tuer, et c'est même ce qu'il sait le mieux), ce fut dans la jeunesse de l'année, un beau soir d'avril ; je dis mal, ce fut à l'aurore. Ne vous inquiétez pas, si ce fut le soir ou le matin ; car avec des nuages amoncelés, ce jour-là, si je me souviens bien, le matin n'arriva que le soir. Ce jour donc, comme en beaucoup d'autres, dans l'intention de me divertir et de m'amuser, je partis pour la chasse, et une fois en route, j'arrivai de fil en aiguille jusqu'à la résidence royale d'Aranjuez, qui, vu son
peu de distance d'Ocana, est toujours notre but de promenade. Je voulus entrer dans les jardins, sans savoir ce qui m'y poussait ; j'allais revoir ce que j'avais vu tant de fois. C'est une chose facile, quand leurs Majestés ne s'y trouvent pas. J'entrai dans celui de l'Ile. Oh! Lisard, comme le malheur sait se préparer les voies ! comme le danger se rend la route facile ! Donc, semblable au papillon qui fait amoureusement dix fois le tour de son tombeau, quand sur la flamme ardente il agite ses ailes transparentes, et bat l'air de ses pétales de carmin; ainsi le malheureux, poussé par sa destinée à voir de plus près, tourne autour du danger, sans voir qui l'attire. J'étais arrivé à la première fontaine, que forme un agréable rocher, où, craignant d'être inondés par les jets de cristal de la source, il semble que viennent se réfugier tous les êtres vivants. Une femme, couchée sur le bord, couvert de myrtes toujours verts, comme entourée ou mieux enchâssée dans l'émeraude qui forme une bague dont l'eau de la fontaine est le diamant, était si occupée à regarder sa beauté dans le bassin, qu'elle laissait douter si c'était une femme ou une statue. Car au milieu des belles nymphes d'argent poli qui sont les gardiennes de la fontaine, si pleines de vie qu'on croit qu'elles vont parler, elle regardait toujours, tellement immobile, que personne n'aurait pu penser qu'elle pouvait se mouvoir. Il me sembla que la nature disait à l'art : Ne te vante pas, ne t'enorgueillis pas de faire illusion par une œuvre inanimée, plus efficacement que moi par une œuvre vivante ; car égaux en productions contraires, je sais faire une statue, si toi tu sais faire respirer une femme ; ou
bien, regarde une créature sans vie, là où le marbre est animé. Au bruit que je fis dans le feuillage, hélas ! pour arriver à la voir de plus près, tirée de sa douce extase (que ce ne soit pas l'extase de l'amour !), elle se tourna de mon côté, avec une certaine frayeur. Je ne me souviens pas si je lui dis de mettre moins d'ardeur à contempler tant de beauté, de peur de devenir amoureuse d'elle-même. Je voyais une fontaine et une nymphe, je pensai involontairement à Narcisse. Elle, prenant un maintien grave, sans me répondre, me tourna le dos, et alla se joindre à une troupes de femmes qui se promenait plus en avant, en traversant tantôt les plates-bandes, tantôt les chemins. Sous ses pieds, tout devenait pareil, car à son léger contact, le sable produisit des fleurs odorantes, tellement qu'on ne pouvait dire s'il restait des chemins, ou si le jardin n'était pas devenu plate-bande de toutes parts. Là où tout à l'heure était un sentier, se voyait maintenant un massif de roses. Le costume qu'elle portait, était un costume mélangé, ni tout à fait de cour, ni tout à fait de campagne ; mais à moitié dame par sa parure, à moitié paysanne par sa grâce. Sur un chapeau élégant, elle portait une plume frisée, que tantôt sa démarche, tantôt le vent faisait balancer. La nuance et la légèreté de la plume laissaient dans le doute si c'était une fleur ou un oiseau.
Je la suivis jusqu'à ce qu'elle eut rejoint la troupe, qui, errante comme un chœur de nymphes, au milieu de la mélodie douce et sonore, du feuillage, des oiseaux et des fontaines, faisait de chaque pas une fête, de chaque station un bal. Je les connaissais
toutes comme étant d'Ocana ; seule, je ne connaissais pas celle qui était la cause de mes peines. Car elle Tétait déjà, puisque dès que je la vis, je ressentis tout ce que je sens aujourd'hui. Qu'on ne me dise pas qu'on aime deux fois. On a beau regarder, parier, faire la cour, écrire, perdre du terrain ou avancer, on ne peut en aimer qu'une. Deux effets ne peuvent être nulle part semblables, s'ils ne naissent pas d'une même cause. Je pus m'informer auprès de quelques-unes des dames qui allaient avec elle, qui elle était. J'appris qu'elle était encore plus distinguée par sa naissance que par sa beauté. Ce qui m'avait empêché de l'avoir jamais vue, c'est qu'elle avait été élevée à Madrid auprès de son père, avant de se fixer à Ocana, où elle devait vivre et me faire mourir.
Je ne vous dirai pas que je la courtisai en amant heureux, parce que la perte du bonheur est le plus grand des malheurs ; je vous dirai seulement, que reconnaissante de mes attentions empressées, de mes galanteries et de mon affection sincère, elle m'accorda de lui parler une nuit à travers une grille du jardin. Les témoins de cette bonne fortune furent la nuit et le jardin, les seuls auxquels je voulus me confier. Car un jardin et une nuit, dont la gracieuse parure sont les leurs et les étoiles, je ne pouvais refuser ces témoins. Celles-ci ont de mystérieuses influences, celles-là une science cachée; étoiles et fleurs, toujours d'accord pour favoriser l'amour, unies les unes aux autres, étaient entre les deux amants. Ainsi donc, ayant la fortune pour moi, le vent en poupe, je naviguai sur une mer inconstante, jusqu'à ce que, le vent venant à changer, je vis s'élever des tempêtes de jalousie,
des montagnes d'obstacles. J'ai dit des tempêtes de jalousie; voyez, en effet, si quelquefois vous avez aimé, quelle confiance peut-on avoir dans le pilote ? Quelle sûreté dans le navire? Vous croirez facilement, Lisard, quand vous m'entendez ainsi me plaindre de la jalousie, que c'était moi qui l'éprouvais. Ne vous abusez pas dans cette pensée, parce que le premier je l'ai donnée ; mais ses effets ont été tels, que donnée ou éprouvée, cette jalousie est mortelle pour moi. Quelle est donc la destinée de ceux qui naissent pour la donner, et non pour l'éprouver ?
Il y a une dame à Ocana, à qui j'ai fait la cour quelque temps en amant soumis. Celle-ci donc, pour me perdre et se venger, s'est expliquée avec l'autre, en imaginant des galanteries qu'elle attiibue à mon amour. Ah ! Lisard, que le mensonge, quand on est jaloux, prend promptement et facilement la place de la vérité ! Là-dessus, celle-ci a rompu, tellement qu'elle ne permet pas que je la voie, ni que je lui parle, même pour me disculper. Voyez maintenant si ce souci me laissera en repos, entouré de tant de chagrins, accablé de tant de maux, assailli de tant de dégoûts, rempli de tant d'amertumes, et surtout ayant, sans que ce soit ma faute, offensé un ange. Car souffrir sans qu'on le mérite, n'est-ce pas la plus cruelle infortune ?
LISARD.
Don Félix, quoique la jalousie de la personne dom vous vous plaignez suffise à causer du chagrin, puisque c'est vous qui la donnez, et que vous ne l'éprouvez pas, elle peut facilement se guérir. Car le mi est bien différent, entre causer la jalousie et l'éproi
ver, quand la personne qui l'éprouve, ou celui qui la fait naître est un amant. J'ai commencé à me sentir affligé en vous entendant, lorsque vous avez prononcé le mot de jalousie ; mais quand vous m'avez dit qu'elle était imaginaire et sans fondement, au lieu de m' attrister, je vous porte envie. Car il n'y a pas de plus grand plaisir, entre galants et dames, quand on est détrompé, de faire la paix pour se quereller, ou de se quereller pour faire la paix. Allez donc voir votre maîtresse. Je suis sûr, quoiqu'elle vous en veuille puisqu'elle est jalouse, qu'elle est en ce moment plus désireuse d'être détrompée que vousmême de la détromper.