‹ Théâtre choisi de Calderon;Chapitre 79 sur 165 · SCÈNE XXII · texte numérisé non relu

SCÈNE XXII

FÉLIX, LAURE, MARCELLE COchêe.

LAURE

Maintenant que nous sommes seuls, don Félix, et que je vais pouvoir vous dire pourquoi je suis venue, écoutez-moi.

FÉLIX

Pourquoi ? Je sais bien que vous voulez me dire que tout ce que j'ai vu et entendu a été une illusion, un mensonge. Si c'est là ce que vous voulez, vous n'avez pas besoin de le dire, ni moi de l'entendre.

LAURE

Et si ce n'était rien de tout cela, mais tout le contraire ?

Comment ?

LAURE

Ecoutez, vous le saurez.

DEUXIÈME JOURNÉE. l6$

FÉLIX

Vous en irez-vous, si je vous écoute ?

LAURE

í Oui.

FÉLIX

Parlez alors.

MARCELLE s'avance jusqu'au bord de la coulisse.

LAURE

Vous nier qu'il y eût un homme dans mon cabinet...

FÉLIX

Arrêtez-vous. Est-ce une manière de m'adoucir, un moyen de me satisfaire, que de me parler ainsi, quand j'attendais une excuse polie, une satisfaction amoureuse ; faire l'aveu de l'offense ! Vous disposez-vous à le répéter, afin que j'en éprouve une nouvelle douleur ?

LAURE

Si vous ne m'écoutez pas jusqu'à la fin...

Marcelle (à part).

Qui vit jamais une situation plus cruelle ?

Qu'ai-je besoin d'écouter ?

LAURE

Beaucoup.

FÉLIX

Partirez- vous, si je vous écoute ?

LAURE

Oui.

FÉLIX

Parlez alors.

LAURE

Vous nier qu'il y eût un homme dans mon cabinet, et que Célia lui en a ouvert la porte, ce ne serait pas juste. Car nier en face à un homme ce qu'il voit et ce qu'il entend, c'est donner à un désespéré une corde pour consolation. Mais, de votre côté, penser que votre amour et ma foi en aient reçu une atteinte, c'est comme si vous pensiez que l'éclat du soleil est obscurci par une tache, parce que, auprès de mon honneur, cet astre môme n'est qu'obscurité.

FÉLIX

Qui était donc cet homme ?

LAURE

Je ne puis vous dire qui c'était.

Marcelle (à part).

Qui vit jamais pareille angoisse ?

Pourquoi ?

LAURE

Parce que je ne le sais pas.

FÉLIX

Que faisait-il, caché ici ?

LAURE

Je ne le sais pas davantage.

FÉLIX

Où est donc l'excuse ?

LAURE

De ne pas le savoir.

DEUXIÈME JOURNÉE. l6j

FÉLIX

Bien ; l'excuse est de ne pas le savoir, et la faute de le savoir. Mais comment voulez-vous que ce que je sais efface ce que je ne sais pas ? Laure, Laure, il n'y a pas d'excuse.

LAURE

Félix, Félix, laissez-moi ; car quand je pourrais vous le dire, vous ne pouvez pas l'entendre.

FÉLIX

Vous m'avez déjà dit la même chose (était-ce outrage ou dépit ?), et, vive Dieu ! je ne l'entendrai pas de nouveau ; car, ici, vous devez me dire la vérité sur tout ceci...

margelle (à part). Que faire ? Pour se disculper, elle va me perdre.

FÉLIX

Rien n'est plus pénible pour moi, que ce que je peux imaginer.

LAURÈ.

Oui, je vous le dirai.

Marcelle (à part).

Tu ne le diras pas, car auparavant je vais interrompre ton discours par la résolution que je prends. Que l'amour me favorise, autant qu'il m'enhardit ! je n'ai voulu voir que cela. {Elle traverse le théâtre voilée, comme menaçant Félix du doigt ; celui-ci veut la suivre, laure le retient.)

FÉLIX

Quelle est cette femme ?

LAURE

Feignez de l'ignorer. 1

FÉLIX

Laissez-moi, que je la suive et la reconnaisse,

LAURE

Vous le voudriez bien, parce qu'alors vous pourriez l'apaiser, en lui disant que vous m'avez quittée pour courir derrière elle ; mais cela ne se peut.

FÉLIX

Ma Laure, ma maîtresse, que le ciel me manque, si je sais quelle est cette femme !

LAURE

Moi je le sais, je vous le dirai. C'était Nise, je l'ai bien reconnue au passage.

FÉLIX

Ce n'était pas Nise, et je ne sais pas commeni cette femme se trouvait ici.

LAURE

Très bien, l'excuse est de ne pas le savoir, et la faute de le savoir. Comment voulez-vous que ce que je sais efface ce que je ne sais pas ? Adieu, Félix !

FÉLIX

Si ce que vous voyez ne suffit à vous désabuser ; comment voulez-vous que je croie, Laure, ce que vous ne croyez pas ?

LAURE

Parce que je dis la vérité, et que c'est moi qui parle.

FÉLIX

Moi de même, et j'ai vu un homme dans votre cabinet.

LAURE

Moi une femme dans le vôtre.

FÉLIX

Je ne sais pas qui c'était.

Moi, non plus.

FÉLIX

Oui, vous le saviez, Laure, puisque vous alliez me le dire.

LAURE

Je m'en irai maintenant sans le dire, pour ne pas donner d'explications à un homme si impoli.

FÉLIX

Faites attention, Laure...

LAURE

Laissez-moi, Félix...

FÉLIX

Partez ; c'est une chose affreuse de prier, quand on a à se plaindre.

LAURE

Restez ; c'est bien dur de remporter des insultes, quand on venait apporter des tendresses.

FÉLIX

Je suis bien innocent.

LAURE

Si nous en venons là, moi aussi.

FÉLIX

Mais enfin, j'ai vu un homme dans votre cabinet.

Et moi une femme dans le vôtre.

FÉLIX

Si c'est là, ô ciel ! ce qu'on appelle aimer !

LAURE

Si c'est là, par hasard, ce qu'on appelle chérir !

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