‹ Théatre choisi de F.-A. DuvertChapitre 105 sur 199 · SI · texte numérisé non relu

SI

246 MARIONNETTE

Cet ange de vertu qui me leQait la main;

Car vous teniez ma main qui tremblait dans la vôtre.

Pardon, me dites-vous, je vous prends pour un autre ;

Vous avez tellement les traits et le regard

De mon cousin germain, Nicolas le jobard,

Que sans êti^e coupable on peut bien s'y méprendre.

Moi, j'allais riposter; vous ne pûtes m'entendre,

Car vous m'aviez quitté pour empoigner le bras

D'un grand monsieur, en bleu, que je ne connais pas;

C'était votre cousin, aans doute, il me le semble.

Car, sans plus de façons vous filâtes ensemble.

Et l'ange aérien disparut à mes yeux.

Comme l'azur mourant d'un brillant arc-en-cieux.

MARIONNETTE

Ça, je crois qu'il nje fait du pathos romantique. Du docteur Esquirol serait-ce une pratique?

Serait-ce un échappé de Charenton?

IDIOT

Depuis, J'ai battu pour vous voir le pavé de Paris, Dieu saiti car votre image, attachée à mon être, Me suivait en tous lieux, comme un chien suit son maître. Enfin, Jas de chercher et de ne pas vous voir. Je partis pour Pontoise, avant-hier au soir ; Et le premier objet qu'en arrivant je trouve C'est vous! Concevez-vous quel agrément j'éprouve... Maintenant, je suis prêt à tout faire pour vous ; Pour vous prouver ma foi tout me semblera doux. Quelqu'un vous déplaît-il? faut-il que je l'éventre? Faut-il que je lui flanque un couteau dans le ventre?

MARIONNETTE

Non, vraiment.

IDIOT

Voulez -VOUS que je me fasse chouan? Que j'aille à cloche-pied de Marseille à Rouen,

MARIONNETTE. ^47

Que j'aille aux Nouveautés pour voir jouer la Morte ?

MARIONNETTE

Grand Dieu ! quel dévoûment I Non I Tépreuve est trop forte.

A part.

Le malheureux garçon n'a plus le sens commun.

IDIOT

Voulez-vous à vos yeux voir expirer quelqu'un? Voulez-vous qu'au plafond je suspende une corde, Et puis que je m'accroche après...

MARIONNETTE

Miséricorde !

Moi? vouloir votre mort?

IDIOT

Pour prix de ce trépas, Je ne veux rien d'avance... ou ne me paiera pas Si l'on n'est pas content.

MARIONNETTE, à part.

C'est vraiment du délire

IDIOT

Une fois décédé, je ne veux qu'un sourire, Un unique sourire, un sourire bien fait ; Tout mort que je serai, je serai satisfait.

Voilà I

MARIONNETTE, à part.

Ce dévoûment est vraiment romanesque ; Il me flatterait fort s'il n'était pas burlesque.

ÏDIOT.

Marionnette, eh bien I parlez donc, me voîci !

MARIONNETTE

Vous êtes un crétin, mais je vous aime ainsi.

IDIOT

Quoi ! vraiment I ahl grand Dieu ! ma joie est sans seconde, Et mon bonheur pourra faire la dot d'un monde.

MARIONNETTE, étonnée.

Que dites-vous?

248 MARIONNETTE

IDIOT

J*ai fait un projet étonnant.

C'est d'unir rAmérique avec le Continent...

Je dis que mon bonheur dotera la future.

MARIONNETTE

Pour le coup sa raison est en déconfiture.

Je n'y comprends plus rien...

IDIOT

Ainsi, vous m'épousez?

MARIONNETTE

Pas du tout.

Comment ça?

MARIONNETTE

Jamais.

IDIOT

Vous refusez?

MARIONNETTE

Je refuse tout net.

IDIOT

Ah I quel affreux caprice l

MARIONNETTE

Que diable voulez-vous I vous êtes un jocrisse; Un amoureux transi m'ennuie à l'infini, Et vous êtes en cor plus dindon qu'Hernanî.

IDIOT

Eh bien! n'en parlons plus.

MARIONNETTE, à part.

Il prend gaiement la chose.

IDIOT

Et puisque cet hymen qu'ici je vous propose Ne peut pas vous aller, dites-moi seulement Quel est ce livre?... c'est pour passer un moment ; Car je ne vois pas trop en quoi ça m'intéresse.

MARIONNETTE. 249

Voire indiscrétion me fatigue et me blesse.

Trouvez-vous cet effet dramatique et nouveau? Quand vous chicanerez sur cet in-octavo, A quoi bon? répondez.

IDIOT

Mais franchement, ma reine, Je n'avais d'autre but que d'allonger la scène.

MARIONNETTE

Elle est déjà trop longue et manque d'action.

IDIOT

Je fais à ce sujet une réflexion...

Puisque ni vous, ni moi, n'avons plus rien à dire,

Autant nous séparer ; pour moi je me retire.

Bonsoir.

MABIONNETTE.

Vous me quittez? (Apart.) Et pas uii incident, Pour terminer mon acte à peu près proprement!

GUIRVERNI, en dehors.

A la garde!... à la garde !

MARIONNETTE^

Ah! je te remercie, . Mon Dieu ! de m' envoyer cette péripétie.

Hélas ! je commençais à beaucoup patauger.

Idiot... voyez donc, quelqu'un est en danger, Puisqu'on crie à la garde.

CUIRVERNI, en dehors.

A la garde! à la garde!

Je ne sais si je dois...

Il ouvre la fenêtre.

Ma foi, je me hasarde.

MARIONNETTE

Qu'est-ce, fdiot?

250 MARIONNETTE

IDIOT

Je vois un malheureux garçon Dont an tanne le cuir d'une étrange façon ; Ils tapent sur son dos comme sur une enclume, On bien comme on ferait pour battre un lit de plume.

MARIONNETTE

Un homme qu'on abtme. Ahl grand Dieu, quel malheur !

IDIOT

Cela m'en a bien l'air.

GUIRVSRNI, en dehors.

A la garde ! au voleur I

IDIOT

Ah l vous allez les voir s'enfuir à mon approche.

MARIONNETTE

Êtes-vous bien armé !

IDIQT.

J'ai ce qu'il faut en poche.

MARIONNETTE

Des pistolets...

IDIOT

Oh! non... le moyen est trop noir, Et le mien est plus sûr.

MARIONNETTE

Qu'est-ce?

IDIOT, tirant une brochure de sa poche.

Vous allez voir I Je suis sûr de l'elfet.

MARIONNETTE

Dieu!... j'ai Teffroi dans l'âme!

IDIOT, lisant à haute Toix devant la fenêtre.

M MarîoD Delorme.

MARIONNETTE, à part.

Eh? mais... que fait-il donc?

TDIOT.

« Drame

MARIONNETTE. 231

« En cinq actes, en vers... »

On entend un bruit de pM et lei eris eonfus de gens qtxi se sauvent

Tenez, tenez... voyez...

Regardez-les s'enfuir, ces gredins effrayés.

CUIRVERNI, en dehors.

Mille remerciments. Monsieur ; ah 1 quel service Vous m*avez rendu là I

IDIOT, snr le balcon.

Allez, Dieu vous bénisse.

CUIRVERNI, en dehors.

Je serais très-Halte de vous serrer la main ; Vous êtes mon sauveur.

IDIOT

•Allez votre chemin.

CUIRVERNI, en dehors.

Cela n'est pas français.

IDIOT

Mais voyez-vous ce pleutre Qui me reprend?

CUIRVERNI, en dehors.

Aller étant un verbe neutre.

On ne dit pas aller un chemin.

IDIOT

C'est égal.

Vous n'en êtes pas moins un grossier animal.

Ce n'est pas quand je viens de vous tirer d'affaire. L'instant de me donner des leçons de grammaire.

CUIRVERNI, criant.

Gros animal vous-même.

IDIOT, à part.

En effet, j'ai failli ; J'aurais dû, pour parler, repasser mon Waiily.

CUIRVERNI, toujours en dehors.

Vous êtes mon sauveur,

252 MARIONJSËTTE.

IDIOT, à Marionnette.

Écoutez comme il beugle :

Mais comment... le Yoilà monté!

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