‹ Théatre choisi de F.-A. DuvertChapitre 104 sur 199 · MARIONNETTE, IDIOT · texte numérisé non relu

MARIONNETTE, IDIOT

XI a une échelle à la main, il la place près de la feuôtrc. MARIONNETTE, ouvrant.

A la fin VOUS voilà. Le diable vous emporte ! Pourquoi venir si tard ?

IDIOT

J'étais près de la porte ; Je n'osais pas entrer.

MARIONNETTE, à part.

Je m'en étais douté.

Il est, sur mon honneur, trop bête, en vérité. Et je ne sais pourquoi j'aime cet automate.

Oh I je vous aime tant.

MARIONNETTE

Ce sentiment me flatte.

Mais, est-ce pour cela que vous restiez en bas ?

IDIOT

Je me disais, avant que d'achever ce pas...

242 MARIONNETTE

MARIONNETTE

Vous acheviez un pas ? Vous dansiez sur la porte?

IDIOT

Mais, non. Je me-disais, tant ma crainte était forte, Je me disais : là-haut en montant au premier, Et la seconde porte en tournant Fescalier, Est un ange venu de la voûte éternelle.

Une quasi-Sylphide, un Séraphin femelle.

MARIONNETTE

Ah I c'est trop me flatter. J*ai bipn quelques appas. Mais...

IDIOT, vivement.

Laissez-moi finir, ne m'interrompez pas...

Oserai-je approcher de cet objet céleste !

Moi, qui suis un maudit, et de plus un funeste.

Vous êtes un funeste ?

IDIOT

Oui, certes, j'en suis un ; C'est assez malheureux.

MARIONNETTE

Le mot n'est pas commun; Pourtant l'expression me semble hasardée.

IDIOT

Je méprise le mot, je ne tiens qu'à l'idée.

Pourrai-je, me digais-je, affronter son regard?

Moi, que suis-je auprès d'elle? un crapaud, un lézard.

Non, sur le seuil du temple on adore la vierge.

Et j'étais sur le point de faire achat d'un cierge.

Et puis, de le tenir sur la porte allumé :

Par malheur l'épicier était déjà fermé.

MARIONNETTE

Cette dévotion, bien qu'elle soit courtoise, Eût fait rire aux éclats la ville de Pontoise.

MARIONNETTE. 24a

IDIOT

Comment donc tous prouver mon tendre dévoùment ! Parlez, Marionnette l Ah ! parlez promptement. Que de vos doux accents mon âme soit ravie !

Puis, je vous conterai l'histoire de ma vie.

Voulez-vous ?

Seyez-vous.

IDIOT, naïvement.

Oui, quelquefois, du nez.

MARIONNETTE

Je vous dis de vous seoir. Seyez-vous.

IDIOT

Pardonnez I J'entendais, saignez-vous ?

MARIONNETTE

Oui, le mot est gothique ; Mais vous n'entendez rien au style dramatique. Eh bien I asseyez-vous. Aimez-vous mieux cela ?

IDIOT

Oui, je le. comprends mieux.

MARIONNETTE

Soit. Asseyez- vous là ; Et puis vous me ferez, puisque c'est votre envie. Le récit ennuyeux de toute votre vie ; Et si je m'endormais (ce que je ne crois pas), Alors, pour m'éveiller, tapez-moi sur le bras. Vous m'entendez ?

IDIOT

Très-bien. Ainsi donc je commence :

Mon nom est Idiot...

MARIONNETTE

Je (e savais d'avance ; Après, en avez-vous un autre ?

244 MARIONiNETTE.

IDIOT

Mon Dieu, non Et celui-là me sert de nom et de prénom.

Pourtant je suis peut-être un enfant légitime, Mais mes nobles parents ont gardé l'anonyme ; J'espère cependant les connaître plus tard.

MARIONNETTE

Mais provisoirement, vous vous trouvez bâtard.

IDIOT

Vous avez dit le mot. Je me trouve, ma chère, Bâtard, pour le moment. Ma respectable mère.

Ayant quelques raisons pour craindre le cancan. Me déposa mioche à l'hôpital de Gaen.

A l'âge de trois ans j'étais déjà fort triste. J'étais sombre, grognon, gourmand et royaliste.

MARIONNETTE, h part.

Royaliste à trois ans ! Ah ! le petit coquin I Il est vrai qu'à douze ans on est républicain.

IDIOT

J'étais d'une maigreur à nulle autre pareille ; J'allais crever d'ennui lorsqu'une femme vieille Et du peuple (veuillez noter l'expression) Voulut dans son logis me prendre en pension.

Mais cette vieille gueuse était acariâtre.

Et du matin au soir me battait comme plâtre.

Enfin elle mourut, me laissant tout son bien. Trente-cinq francs de rente.

Ah ! c'est peu.

IDIOT

Je crois bien Que c'est peu; n'ai-je pas bien raison d'être triste? Je ne possède rien que cela, dont j'existe.

MARIONNETTE, à part.

Ce garçon a vraiment des mots qui sont à lui.

MARIOiNNETTE. 245

Dont j'existe !

IDIOT

Voulant échapper à Tennui, Et trouvant que d'ailleurs la vie était amère, (Car je la dégustais depuis vingt ans, ma chère, J'avais bien eu le temps d'en remarquer le goût.) Je voulus voyager, me promener partout Comme le juif errant dont parle l'Écriture.

Je partis seul, à pied, n'ayant pas de voiture; Je traversai les monts, je traversai la mer, Et lorsque je revins, j'étais encore amer.

MARIONNETTE

C'est avoir du malheur.

IDIOT

C'est vraiment déplorable.

Convenez avec moi que c'est inconcevable :

Passer à voyager et ses nuits et ses jours Pour n'être pas amer, et puis l'être toujours.

MARIONNETTE. i

C'est vraiment le guignon qui contre vous conspire.

Je ne me heurte à rien où je ne me déchire ;

Regardez mon habit dans quel état il est.

Mon pauvre pantalon, et même mon gilet.

Me trouvant à Paris, errant et sans ressource,

J'allais me promener le soir devant la Bourse

(La mienne était à sec) pour la première fois:

C'est là que j'entendis le son de votre voix,

Marionnette ! ciel ! comme elle fut émue,

Mon âme, lorsqu'à moi vous êtes apparue!

Qu'avec bonheur sur vous mon regard s'arrêta I

J'avais devant les yeux l'image de Vesta,

Chaste divinité qu'on adorait à Rome.

En me prenant le bras, vous me dites : « Bel homme! »

Interdit et muet je regardai soudain

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