‹ Théatre choisi de F.-A. DuvertChapitre 138 sur 199 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

BOUGINIER, qui a entr*ouvert la porte du fond,

ANGÉLIQUE

BOUaiNIEB, à part.

Pas de bonne ? bon ! elle est seule. Heureux Bouginier ! fortuné clerc d'huissier que tu esl

ANGÉLIQUE

C'est drôjie ! dire que j'aimais quelqu'un et que je ne m'en doutais pas. Au fait, maman doit le savoir mieux que moi ; c'est bien le cas de dire comme la chanson : que l'amour vient sans qu'on y pense.

BOUGINIER, à part.

Et par la porte du fond, encore.

ANGÉLIQUE

Ainsi donc, j'aime.

BOUGINIEB, à part.

Elle aime !... Voici le moment de m'annoncer.

Il souffle dans son harmonica.

MADEMOISELLE MARGUERITE. 32i

ANGÉLIQUE, effrayée.

Ah ! mon Dieu !

BOUGINIEB, B*BTançant tout d'un coup.

N*ayez pas peur.

ANGÉLIQUE, tremblante.

Que demandez-vous. Monsieur? Vous m'avez effrayée, (a part.) Tiens, c'est ce petit clerc.

BOUGINIEB.

C'est que j'ai soufflé trop fort. Vous avez peutêtre cru que c'était un chat.... non ! c'était moi.

ANGÉLIQUE

Mais qui êtes-vous, Monsieur ?

BOUGINIEB.

Qui je suis? je sais gue j'ai le plaisir de m'adres-ser à la charmante Angélique Boisseau, fille de M. Médard Boisseau, ancien quincailler, dont c'est aujourd'hui sa fête, et de mademoiselle...

ANGÉLIQUE

Mais, Monsieur, je ne vous demande pas qui je suis, je vous demande qui vous êtes.

Qui je suis?... Je me nomme Alcide-Hector Bouginier, fils de Claude Bouginier, ancien brasseur, et d'Elisabeth Vergeois. Je suis pour le présent clerc chez M. Lopineau, huissier en face : voilà mon état civil ; et je suis l'homme le plus amoureux de l'Europe : voilà mon état moral.

ANGÉLIQUE

Mais, Monsieur, enfin que voulez-vous ?

BOUGINIEE, avec force.

Vous, en légitime mariage. (Angélique fait un mouvement de

lurprise.) Pourquoi cc gcstc ? uu clcrc d'huissier,-

quand il a de Téducation et qu'il est couvert proprement, n'est ma foi pas une chose disgracieuse.

ANGÉLIQUE, aree enbarns.

Monsieur!....

BOUGDïIEB, d'ao air fin.

Écoutez, belle Angélique, avez^ous remarqué un jeune homme, pas très-laid de figure, et qui vous suivait partout en jouant de Tharmonica, que même votre papa a dit un jour sur le boulevard, et tout haut,, en le regardant : Je crois que c'est un mouchard.

ANGÉLIQUE

Sans doute. Monsieur, je n*ai pu m'empècber de remarquer ce....

BOUGINIEB.

Eh bien? ce jeune homme, c'est moi; cet harmonica, le voici. (Nouveau mouTement de surprise d'ÀDgéUqiie.) Ça a

l'air de vous étonner? pourquoi?

AiB du Vaudeville du Maître du Château,

Selon son gré chacun peint son délire,

Mille chemins mènent au même but ;

Les anciens preux se servaient d'une lyre,

Les troubadoura jadis pin$aiénl du luth.

rie croyex pas au moins que je sois chiche ;

Hais c'est bien cher tous ces instruments-l&...

Le clerc d'huissier, aussi tendre et moins riche.

Le clerc d'huissier n*a qu'un harmonica.

Le clerc d^huissier, aussi tendre et moins riche^

Soupire, hélas ! dans un harmonica.

Après la ritournelle, il pose la main sur son cœur, et souffle dans Tinstniment

dont il tire un son faux et prolongé.

Ce n'est pas tout; j'écris votre nom sur tous les murs de la banlieue. On lit partout : Bouginier aime

Angélique, avec des cœurs enflammés et une foule d'attributs tragiques ; bien plus, j'écris votre nom jusque sur récorce desarbres, croiriez-vous ça? Voyez où mène la passion; pour vous je dégrade les bois de rÉtat; (atcc horreur) je commets un délit forestier.

ANOÉLIQUE.

Est-il possible? .

BOUGUNIER, tendrement.

Âh ! belle Angélique I parole d'honneur, quoique ce soit une dénomination qui n^aille plus à un chrétien, je voudrais m' appeler Médor.

ANGÉLIQUE

Ëh bien, monsieur Bouginieri

BOUaiNIEB, d'an ton carénant.

Angélique ! appelez-moi Médor.

ANGÉLIQUS !

Monsieur Bouginier...

BOUGIKIEB.

Eh bien! appelez-moi Bouginier... mais Bouginier tout court, c'est plus doux.

ANGÉLIQUE

Je suis...je suis touchée de vos attentions... Oui! je veux croire que...

BOUOINIEB, avec feu et s'éloignant d'elle.

Comment? VOUS voulez croire... mais c'est dubitatif ce que vous me dites là...

ANGÉLIQUE

Mais je dois vous parler avec la même franchise.

BOUGINIEB, M rapprochant.

Ah 1 oui, parlez-moi, parlez-moi avec la même franchise.

ANGÉLIQTTE.

Je vais me marier.

BOUaiKIEB.

Ça m'est, parbleu! bien égal.

ANGÉLIQUE

Aujourd'hui même...

BOUGINIER, sans l'écouter.

Ça m'est égal.

ANGléLIQUE.

On me présente mon futur.

BOUGINIBR.

Qu'est-ce que ça me fait?

ANGÉLIQUE

Un jeune homme que j'aime.

BOUGINIEB, ému.

Il n'est pas possible.

ANGÉLIQUE

Que j'aime éperdument.

BOUGINIER, cotisleraé et à part.

C'est une cheminée qui me tombe sur la tête...

J'ai dû vous le dire.

BOUGINIER, d'un air résolu.

Eh bien! je m'en moque... celui que vous devez épouser, je le connais, c'est Célestin Bernard, un maigre, qui a un œil plus grand l'un que l'autre.

ANGÉLIQUE

C'est lui que mon père me destine.

BOUGINIER

Un malheureux qui a des vices extrêmement variés ; qui joue, qui boit... Un malheureux quia plus de prises de corps sur la tête que je n'ai de cheveux

sur le dos ; («e reprenant) je veux dire, qui a plus de prises de corps sur le dos que je n'ai de cheveux sur la tète. Il aura de mes nouvelles ce soir, (a part.) Tu auras de mes nouvelles ce soir, toi !

ANGÉLIQUE

Mais ce n'est pas lui que j'aime. Mon père a beau le protéger, je n'épouserai que celui que maman me donne, M. GiTflard.

BOUGINIEB, Tivement.

Qui ça, Gifflard?

ANGÉLIQUE

Un marchand de chevaux.

BOUGINIEB, riant amèrement.

Ah I Dieu ! s'il est possible ! un exécrable maquignon, à qui le diable puiase-t-il tordre le cou, à lui et à ses chevaux!

ANGÉLIQUE

Ahl mon Dieu!

BOUGINIEB, d'un air de dégoût.

Justice divine! un Bernard! un Gifflard! et votre père vous unirait à deux êtres pareils ! ! ! Fi donc ! ça fait lever le cœur, rien que d'y penser.

ANGÉLIQUE, remontant la scène.

Mais pardon, Monsieur, je ne puis entendre...

BOUGINIEB, lui saisiisant le bras et la ramenant.

Encore un mot...

ANGÉLIQUE

Qu'espérez-vous?

BOUGINIEB.

Mettre des bâtons dans les roues de votre père.

ANGÉLIQUE

Comment ça?

BOUOIKEER.

Partons d'un principe. Votre père... (ça n'ôte rien à sa moralité ni aux droits qu'il peut avoir à Testime de ses concitoyens), on a tiré un feu d'artifice le jour de sa naissance, n'estrce pas?

ANGÉLIQUE, naÎTemeot.

Je n'ai jamais entendu parler de cela.

BOUGINIBR.

C'est une manière d'établir que l'invention de la poudre est antérieure à lui.

ANGÉLIQUE

Je ne vous comprends pas.

bougixibb:

Ça ne fait rien. ËcoutezHOfioi, Angélique! le père, la mère, Bernard, Gifflard et vous, Je me moque de tout.

ANGÉLIQUE

Monsieur!...

BOUGIKIEB, g*aniiiMBt de plas ea plus.

Je me moque de tout ! je n'écoute rien ! vous serftz madame Bouginler ou j'y perdrai mon nom. Si on me chasse par la porte, je reviendrai par la fenêtre; si on me chasse par la fenêtre, je reviendrai par la cheminée ; si on me rechasse par la cheminée, je reviendrai par la porte; si on me rechiasse par la porte, je reviendrai par la fenêtre et puis toujours comme ça, toujours comme

ça. Je serai toujours sur vos pas (dan «ir furieux et menaçtnt),

je vous suivrai nuit etjour comme une ombre légère, et si jamais vous êtes deux fois vingt-quatre heures sans me voir ou sans entendre le son de ce que vous savez bien, vous pourrez dire : Bouginiei* n'est plus.

[D*iHie voix étouffée, et s'efTorçtiit de crier.) Yoilà mon Caractère I

Adieu !

Il remonte la scèoe.

AKGÉIilQUE.

En vérité, Monsieur, vous m'effrayez.

BOUGINIEfi, redescendaDt la scèoe.

Voilà mon caractère !

Il sort brusquement.

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