SCÈNE II
RUTLY, FRANZ.
Eh bien ! Rutly, tu t'en vas aussi 1
RUTLY.
Oh! oui, père Franz! je vais à la montagne, pour surveiller nos troupeaux... Ah bien! si je n'y étais pas, ma mère m'en dirait de belles!
FRANZ
Elle est si riche! et si acariâtre!... Tourmenter... jusqu'à son fils! A quoi sert donc la fortune? si ce n'est à faire le bonheur de ceux qui nous entourent.
RUTLY.
Mais, vous, père Franz, qu'est-ce que vous avez donc ce matin? vous avez l'air tout triste, vous? un homme qui a servi vingt ans dans les troupes françaises! Où donc irez-vous chercher la gaieté, si ce n'est là? Voyons!... père Franz, qu'est-ce que vous avez ?
J'ai... j'ai une fille.
RUTLY.
Je le sais bien, puisque j'en suis amoureux.
FRANZ
Toi! est-il possible?
KETTLY. o
RUTLY.
Oui, moi, Rutly Werner, le fils de la première auberge du canton de Zurich.
FRANZ
Dites-moi, monsieur Rutly? est-il vrai que vous ayez cherché à vous faire aimer de ma fille?
RUTLY.
Ah! père Franz! si vous prenez votre air sévère, vous voilà comme ma mère et je ne pourrai plus vous rien dire.
FRANZ, à pari.
Plus de doute I voilà la cause du chagrin de Kettly ! (Haut.) Écoute ! le caractère de ta mère est un obstacle insurmontable à votre mariage.
RUTLY.
Comment? que dites-vous?
FRANZ
Air : De votre bonté généreuse,.
Ta mèr* méprise ma famille,
Sa richesse caus' sa ûerté, Moi, yieux soldat, je ne donne à ma ûlle
Qit'ses vertus et ma pauvreté ; Quoiqu^eil* 80itpauvr*,je dois ici te Tdire, Mallieur pourtant (retiens bien cH arrôt-Ià),
A qui tenterait dMa séduire.
RUTLY.
Regardez-moi... je n^suis pas fait pour ça. [bit,)
FRANZ
Depuis quelque temps, cependant, je la vois
triste, inquiète... rêveuse... Et si elle ne f aimait
pas...
6 KETTLY.
RUTLY.
Vous dire qu'elle m'aime! Vous savez bien qu'avec une jeune fille c'est ce qu'on ne sait jamais... Mais pour le croire... Oh ça! c'est différent... Oui! j'ai une raison.
FEANZ.
Et ta raison... c'est?
RUTLY.
Écoutez ! mais promettez-moi de ne pas vous fâcher.
Allons! parle, tu vois bien que je suis calme.
RUTLY.
Vous VOUS rappelez bien M. Senneville, cet officier français qui est venu visiter la Suisse il y a deux ans, et qui logeait chez ma mère.
FRANZ
Eh bien?
RUTLY.
Dans ce temps-là, j'aimais déjà Kettly, quoiqu'elle eût à peine quatorze ans; alors je demandai à ce voyageur de me la dessiner un peu : il la trouva gentille et il me fit son portrait. Après, il est parti, en disant qu'il reviendrait un jour; maison ne l'a pas revu.
FRANZ
Laisse-là ton officier! et parle-moi de ma fille.
RUTLY.
Je vais couper court, père Franz. Quand Kettly a su que j'avais ce portrait, elle me l'a demandé. Vous comprenez... elle voulait avoir quelque chose de
KETTLY- 7
moi; mais je suis aussi fin qu'elle; tous les jours je guette en passant pour savoir ce qu'elle fait de mon cadeau, et je la vois toujours regarder cette figure, et puis baiser le papier comme ça : or, je me dis, elle ne peut pas être amoureuse d'elle ; c'est donc de moi, qui le lui ai donné. Voilà tout, père Franz, et puis bonjour bonsoir, quand nous nous rencontrons, voilà tout ce qu'elle sait de mon amour, et moi du sien.
FRÂNZ.
Ce que tu me dis là s'accorde assez avec les remarques que j'ali faites... vois-tu?je t'aimerais autant qu'un autre.
BUTLY*
Merci, monsieur Franz, de la préférence^
FEANZ-
Mais, je te l'ai dit, ta mère est fière, parce qtf elle est riclie : ma fille et moi, nous sommes fiers aussi ; pour un coup de canon, je ne voudrais pas que ta mère pensât que je recherche son argent.
RUTLY.
Allons, allons, n'ayez donc pas de ces idées-là.
TRÂNZ.
Et toi-même, tu pourrais aussi le croire, mais morbleu !
AiA : Vaudeville de Psyché,
Je n*doDn*rai pas, j'te rjure sur mon àme, A mon enfant un époux protecteur.
Et qui croirait en la prenant pour femme, A ma Keltly faire encor trop d'honneur.
Quel que soit Téclat dont il brille, Rien, 8*11 est fier, rien n'saurait me toucher. Un laboureur f ra Tbonheur de ma fille, | . . Et n^aura pas le droit dUe lui r'procher. >
EUTLY.
C'est-ii jouer de malheur d'avoir affaire à un homnje comme ça? si je suis riche, est-ce ma faute? mon Dieu, mon Dieu! que je voudrais donc être malheureux, pour faire le bonheur de Kettly ! écoutez, monsieur Franz, il me vient une idée ; si vous alliez... comme ça... sans façon... me demander à ma mère.
YB.JŒZ,
le demander à ta mère? mille bombes! je la connais, elle n'est pas polie, et si elle me recevait mal... ; non, non, je ne lui parlerai pas.
RUTLY.
Eh bien ! je lui parlerai, j'en aurai le courage ; au moins, soyez là, quand je me harsarderai ! voilà tout ce que je vous demande.
FRANZ, à part.
Dieu! faut-il qu'une jeune fille?... (Haut.) Ça me coûte, mais je te le promets.
RUTLY.
Votre parole d'honneur?
FRANZ
Je ne fais jamais de serment !... je promets... et je tiens...
On entend la Tois de madame Werner qui appelle : Rutly I Ruily !
RUTLY.
Ah ! mon Dieu ! . . . mon Dieu ! ... je l'entends. . .