SCÈNE PREMIÈRE CHARLOT, RICARD
RICARD , une lanterne à la main.
Où sommes-nous , Chariot?
CHARLOT
Nous sommes hors barrières, Sur la butte Montmartre, assez près des carrières ; Et dans l'un des caveaux d*un hospice vanté, Où les fous, quelquefois, vont chercher la santé. Les marchands de billets doivent, dans cette cave, M'assommer cette 'nuit!
RICARD*
Vraiment vous êtes brave De venir tout exprès pour recevoir des coups; Il valait beaucoup mieux, je crois, rester chez vous.
CHARLOT
Que veux-tu? j'ai l'humeur et joyeuse et folâtre... Et puis, demain je suis régisseur du théâtre.
RICARD
Quoi I vous êtes nommé?
98 HARNALI.
CHARLOT
Non, mon cher, pas encor, L'Assemblée aujourd'hui prononce sur mon sort; Et si le Directeur a décidé raffaire, 11 est bien convenu qu'un fidèle émissaire, Doit venir et frapper aux portes du caveau Trois coups, comme Ton fait au lever du rideau. Une fois régisseur, alors, plus de bêtise...
Je rendrai Quasifol.
RICARD
Elle est bien compromise.
Vous avez enlevé Quasifol... c'est trè^-bien! Et je sais que chez vous, il ne lui manque rien ; Mais qu'en avez-vous fait?... Je crois que, sans scrupule...
CHARLOT
L'ami, la question est assez ridicule.
Montrant la porte basse.
porte! porte!... »
RICARD
Eh bien!
CHARLOT
mon ami Ricard I Cette porte, vois- tu? doit mener quelque part.
RICARD
C'est aussi mon avis.
CHARLOT
« porte redoutable!
RICARD
« Il n'en finira pas, la chose est incroyable.
CHARLOT
« Oui, c'est ici, Ricard, que sont ensevelis,
« Ceux qu'Esculape a mis dans le sac aux oublis.
mCARD.
« Allons-nous-en, le froid vous trouble la cervelle.
HARNALI. 99
CHARLOT
« Dis-moi! dans ce tombeau, vois-tu de la chandelle?
BICARD.
<c Non I le diable m'emporte, il est noir comme un four.
CHÂRLOT.
« Eh bien ! moi, j'y vois clair, et plus clair qu'en plein
RICARD. • jour.
« A l'espèce des chats il apppartîent sans doute, « Puisqu'il distingue bien, lorsque je n'y vois goutte.
« Éloigne-toi, Ricard, laisse-moi seul ici; « Je voudrais, un instant, converser avec lui.
RICARD
tt Avec qui donc?
CHARLOT
« Avec le géant, » l'homme immense...
Dont je vais, dès demain, avoir la survivance. C'est là qu'est inhumé le défunt régisseur, Je dois le consulter, étant son successeur.
RICARD
Puisqu'il en est ainsi, jasez donc sur sa tombe.
A part.
Veillons toujours sur lui, de crainte qu'il ne tombe.
Ricard se retire dans un coin.
CHARLOT, s'adressant à la petite porte.
grand homme I bel homme I homme aussi grand que beau. Comment peux-tu tenir dans ce petit tombeau?
Un homme de ta taille, un homme de ta trempe ! Peux-tu bien Vy coucher, sans attraper la crampe? Peux- tu?... Mais je le vois, tw te trouves très-bien,
1. Pour supprimer les vers passés à la représentation^ on doit enchaîner ainsi :
RICARD
C'est aussi mon avis.
CHARLOT
C'est là qu'est l'homme immense, etc.
100 HARNALI.
Puisque je t'interroge, et que tu ne dis rien... Qu'une idée au besoin, des temps, un jouréclose..» Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose... A propos de semelle... Oh! je suis effrayé, Quand je mesure ici la grandeur de ton pié.
De ton grand escarpin, de tes grandes sandales ; Car tout est grand chez toi...
RICARD, dans le coin du théâtre, à droite.
Comment! par intervalles, Pas un mot de raison... Ah! le pauvre Chariot I
CHARLOT
Il le faut avouer, le monde est un beau lot, Et si je ne craignais d'être trop téméraire.
Je voudrais être un jour régisseur de la terre; C'est une belle place !... Oh! qui me dit tout bas : Tu l'auras!... Je l'aurai?... Non, je ne l'aurai pas. Tu l'auras, je te dis... Laissez-moi donc tranquille; Non ! je ne l'aurai pas; mais pourtant, c'est facile... Si je l'avais !... Croit-on que je l'aie?... Il faut voir.
RICARD
Quand donc finira-t-il avec son verbe avoir,
CHARLOT, écoutant.
Il tire sa montre.
N'entends-je pas des cris? Pour un rien je m'effare ; Ils auront tout le temps de m'arriver fanfare.
Après un moment de réflexion.
Parbleu I... Si dans ma main, je tenais tout-à-coup
Le monde... pas plus gros qu'un melon cantaloup,..
Si je tenais le monde... et toute la nature :
Et si je les laissais tomber !... quelle aventure !
Viens, viens me conseiller, mon énorme géant.
Pour causer avec moi mets-toi sur ton séant.
Je t'en prie... Oui, j'ai fait des rêves gigantesques.
Des projets étonnants... On les trouve burlesques;
Ils sont parce qu'ils sont, et Dieu veut ce qu'il veut.
HARNALl. \0{
RICARD
Il gèle quand il gèle, et quand il pleut, il pleut ; La Palisse l'a dit...
CHÂRLOT.
Quel but je me propose I Je vais te l'expliquer, écoute bien la chose : « Du théâtre, demain, si je suis régisseur, « Je puis monter d'un cran, devenir directeur... « Avoir un privilège ! Dieu ! lorsque j'y pense I... « Quel poste I directeur l être ce qui commence ; « Se tenir soit debout, soit à califourchon, « En haut de la spirale... (ou du tire-bouchon, « Car la forme est la môme), et de ce point de mire, « Voir les nombreux sujets de mon puissant empire. •< Au premier rang placés j'aperçois les acteurs u (Les actrices d'abord;) plus bas les régisseurs, « Musiciens, souffleurs, contrôleurs et choristes... « En regardant plus bas, je vois les machinistes, « Puis les lampistes, puis dans le fond, tout petits, « Tout petits, remuants ainsi que des fourmis, « Les auteurs, mécréans, gens de rien, vils manœuvres, « Qui ne rougissent point de rire des chefs-d'œuvres ; « Et qui viennent lancer, ignorés dans leur coin, « Du ridicule aux gens qui n'en ont pas besoin.
RICARD
« Quand terminera- t-il sa triste litanie !
CHARLOT
« Je crains... »
RICARD
11 parle encore... Quelle monomaoie!
CHARLOT, s'adrcssant toujours à la porte.
Gomment dis-tu, géant?
RrCARD.
Il croit qu'il a parlé !
Il a perdu la tête, et son timbre.esl félél
102 HARNALI.
CHÂRLOT.
Tune me réponds plus... peut-être je t'ennuie?...
RICARD
C'est possible.
CHARLOT
Ahl du moins, laisse-moi, je te prie, Palper ton occiput et ton os coronal, Et les examiner comme le docteur Gall.
Pendant que Ricard parle, Chariot prête l'oreille à la porte du eavean.
RICARD
Pardonnez-lui, bon Dieu! dans ce long monologue.
Des sottises qu'il dit l'étonnant catalogue;
Car, hélas! en dînant, il a bu plus d'un coup;
Parfois, dans cet état, on bavarde beaucoup.
Adieu !
Il sort.