‹ Théatre choisi de F.-A. DuvertChapitre 53 sur 199 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

LES MÊMES, QUASIFOL.

QUASIFOL.

Rien, je n'ai rien trouvé... Tiens, mon oncle est ici?

HARNALI, ■'efforcent de toorire.

Oui, ton brave oncle est là...

COMILVA.

Certe, à cette heure-ci !...

QUASIFOL.

Qu'est-ce que c'est que ça?

HARNAU.

C'est du poison, ma chère, Dont il m'a fait cadeau.

QUASIFOL.

Du poison? pourquoi faire I Tu parais tout tremblant..., ne crois pas m'attraper,

COMILVA.

C'est un arrangement..., je lui paie à souper.

Malheureux l*EstragoQ I après ta foi promise, As-tu bien pu conclure une telle bêtise 1 Ah! je saurai bien, moi, rompre l'engagement. Vouloir subtiliser mon époux, mon amant I Dieu de Dieu I pour le coup ia chose serait neuve ; Épouse sans mari, je serais déjà veuve.

En restant demoiselle. Oh ! non, non, non, non, non !

S'approehant de ComilTa.

Je vous étranglerais... ou j'y perdrais mon nom.

GOMILYA, froidement.

Cest un arrangement.

QUASIFOL, avec l'accent du désespoir.

Vous n'êtes pas sa femme !

C'est lui seul que je veux..., c'est lui que je réclame... Faut-il à deux genoux me traîner à vos pies?

Elle se jette à genoax*

Mais je vais me salir, mon oncle, vous voyez !

Me faudra-t-il pleurer comme une Madeleine?

Elle se lève brusquement.

Me faudra-tril?... Ma foi, non ! ce n'est pas la peine. Ah! je voudrais bien voir qu'on vînt me refuser...

Elle frappe du pied.

Laissez-nous donc tout seuls, nous avons à causer.

COMILVA, toujours sans s'émouvoir.

C'est un arrangement.

UARNALI.

Tâchez de vous entendre !

Moi, je tiens la boulette, et je ne puis qu'attendre; Pendant tout ce débat, mon état est piteux... Mais enfin j'ai promis, arrangez-vous tous deux.

COMILVA^ d'an air décidé.

Allons, allons, mon cher, la boulette à la bouche, Songez qu'après minuit ma portière se couche.

HARNALL H 7

QUASIFOL, h GomiUa.

Malheureux I si tu tiens à ton affreux dessein, Vois-tu bien ce grattoir renrermé dans mon sein ? Tu le vois, ce grattoir..., eh bien I je te le jure. Je te le planterai tout droit dans la figure, Dans le nez, dans les yeux, partout où je pourrai , Et ne crois pas au moins m*arrêter à ton gré! Quand je suis en fureur, je ne suis pas commode. Ma main te lardera comme un bœuf à la mode.

Tout est changé chez moi, tout, depuis ce matin...

EUe se jette dans les bras d'Harnali.

Oui ! je suis la lionne, et je n*ai qu'un Martin ; Voilà!...

COMILVA. .

Si c'est ainsi, la suite vous regarde ; Je vais tranquillement aller monter la garde Dans le fond.

HARNALI, criant de toutes ses forces.

Vieux gredin !

COMILVA, en allant vers le fond.

C'est un arrangement.

Absurde !

COMILVA.

J'en conviens; mais c'est un dénoûment.

A partir de' ce moment, Comiha reste dans le fond, les brastcroisés,

jusqu'à la 6a de la scène.

HARNALI, d'un air piteux.

11 est, je l'avouerai, d'une terrible espèce; Condamner à mourir le mari de sa nièce !...

Dans quel moment encor !...

« QUASIFOL, arrachant la boulette des mains d'Harnali.

A la fin, je la tiens!

HARNALI.

Quasifol ! que fais-tu ? quels projets sont les tiens?

Ii8 HARNÂLI.

QUASIFOL.

Je yeux croquer aussi la boulette tragique.

HABNAU.

Mais tu vas te donner une affreuse colique,

Et puis, dans un instant, étendus tous les deux...

QUASIFOL.

C'était notre projet... Admire donc ce gueux. Qui nous guette de loin, sans répandre une larme, Il est là de planton comme un simple gendarme. Tiens, c'est là te prouver, je crois, de Tamitié... Laisse-moi de la chose avaler la moitié.

Elle mange une bouchée.

HARNALI^ s'approchant de Quasifol.

Quelle preuve d'amour, Quasifol, tu me donnes !

QUASIFOL, le repoussant un peu.

Va-t'en, va-t'en, va- t'en.

HARNALI.

Pourquoi ?

QUASIFOL, d'un air tendre et en mangeant.

Tu m'empoisonnes I

HARNALI, s'éloignant brusquement et d'un air surpris.

Du tout, ce n'est pas moi... non, c'est ce vieux jaloux, Plus têtu quatre fois qu'un mulet andaloux... Ne va pas tout manger... Ah ! je te le demande...

QUASIFOL.

Je t'ai gardé ta part... Je ne suis pas gourmande.

Elle lui donne la moitié de la boulette.

HARNALI.

A mon tour, à présent, la boulette I poison ! Toi qui causes ma mort!... Tiens! mais c'est assez bon A manger. Dis donc, ô ma maîtresse héroïque ! Cela commence-t-il? Sens- tu quelque colique?

QUASIFOL, d'un air égaré.

Oui, je sens...

HARNALL 119

HARNALI, se frappant aubitemeiit aur le ventre, et pliant les jaireti.

Dieu de Dieu ! ma chère Quasifol !

QUASIFOL, en jetant dea cria de doolenr.

Je sens dans restomac comme du yitriol ; Et toi

HARNALI, 8e frottant le ventre.

Oui, cela vient. Ah l le diahle m'emporte !

C'est comme si j'avais avalé de Peau-forte, Ou de «l'eau de Javelle. il ene à son tour.

QUASIFOL.

Oh i que c'est bien ceia !

Je sens la mort qui vient.

HARNALI.

Vite, mettons-nous là l

lia placent par terre les coussins du dlTan, s'asseyent dessus, et s'appuient la tète sur le divan, en fermant les yeux.

Es-tu morte ?

QUASIFOL.

Sans doute, il faut bien que je meure...

Et toi?

HARNALI, étendu.

Moi je suis mort depuis près d'un quart d'heure.

Changeant de ton et toujours les yeux fermés.

Dis-moi donc, Quasifol, c'est bien particulier. Tu croquas la première, et je meurs le premier...

At^ emphase.

C'est un plaisant contraste à ravir la pensée !

QUASIFOL, étendue.

Je sais pourquoi la mode est ainsi renversée...

Il faut absolument que j'éprouve un accès

De délire... Il le faut... c'est là qu'est mon succès.

HARNALI.

Eh bien, dépêche-toi, fais vite ta folie.

QUASIFOL.

Elle se lève.

Voilà que cela vient. Quelle étrange harmonie I

i20 HARNALI.

J'entends chez le voisin un bruit confus de voix !

Que de cris différents s'élèvent à la fois I

Admirable ! mauvais ! superbe ! ridicule !

Élevons des autels I... donnons-lui la férule!

Son œuvre est un prodige !... un long amphigouri

Qui semble procéder de Plndare... et d'Odry...

Jamais de pareils vers, jamais les cors de chasse

Ne pourront sur la scène... Ah! messieurs, grâce! grâce!

D'où vient ce désaccord? pourquoi dispute-t-on ? •

Dieu ! que l'Académie est près de Charenton !

L'auteur est jeune encor; son talent est fertile ;

Le temps, le temps viendra pour corriger le style.

Et s'il change de route, avec quelques efforts,

La raison reviendra...

Elle tombe.

HARNALI, toujours étendu.

Pour extirper les cors.

COMILVA, descendant la scène.

Allons ! relevez-vous, héros de parodie !

Nous ne devons pas, nous, jouer la tragédie... Et prenant à rebours les moyens de succès.

Faire pleurer ici les rieurs des Français.

Ils se relèvent.

L'orchestre joue l'air : Il faut rtrCt rire, et toujours rire.

FIN «'HARNALI.

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