JULES ET ANNETTE
310NTIV0N.
Maigrepeau! c'est le ciel qui l'envoie! c'est un témoin de l'événement. Ah ! maître Maigrepeau, je parlais de vous à l'instant.
MAIGREPEAU.
Depuis ce matin, je rôde dans le voisinage; j'avais oublié le nom de votre hôte. Je viens vous chercher ! Grande et bonne nouvelle I Vos mille écus ne sont pas perdus!
MONTIVON.
Comment ça?
MAiaBEPEAU.
J'ai fait des recherches.
MONTIVON, ayec inquiétude.
Quelles recherches?
MAIGREPEAU, d'un air de triomphe.
Et j'ai fini par découvrir une fameuse affaire. Votre débiteur n'est pas mort!
MOîrrivoN.
Ah ! grand Dieu! je vois tout bleu! j'ai un éblouissement.
MAIGRBPBAU.
Pas plus mort que vous et moi, le drôle î
Hontivon a les yeux ferintig; il reste un instant comme frappé de stapeur, puis il croise les bras sur sa poitrine, et marche à grands pas d'un air égaré.
CLÉMANÇOT.
Diable ! mais ceci clrange bien la question. (Regar-
gardant Monti^on avec inquiétude.) Mais qUCllc mine fait Mon-
tivon? Je crois qu'il devient imbécile! Ah! grand Dieu ! il tourne à l'imbécillité.
MONTIVON, d'un air hébété.
Fombert! Fombert! être féroce! tu ne veux donc pas me laisser tranquille ?
En prononçant cette phrase, il arrive devant Maigrepeau. MAIGREPEAr, d'un air mystérieux.
J'ai découvert qu'il est caché dans une maison de cette ville.
MONTIVON, effrayé.
De cette ville!... Ah! le scélérat!... je suis sûr qu'il me cherche... Je voudrais me cacher... Dunand! Dunand! cachez-moi, je vous en prie.
Il prend les mains de Jules et se place devant lui. MAIGREPEAU.
Si VOUS VOUS cachez tous les deux... c'est trèsdrôle ; il est, dit-on, caché lui-même sous le nom de Durand...
CLÉMANÇOT.
Bah!
MONTIVON.
De Dunand!
Jules fait un mouvement en avant, Maigrepeau l'aperçoit. MAIGREPEAU.
Eh ! mais, le voilà !
Lui!
JULES
Moi-même.
MoutUon se tourne avec effroi ^en Jules, le regarde fixement et se sauve de l'autre côté de la scèn<>«
MONTIVON.
 la garde ! à la garde I
JUL£S, s'approchant de UontWon.
Monsieur Montivon...
MONTIVON, Titement.
Ne m*approche pas, génie infernal I ne m'approche pas! ou je me porte à des excès sur toi. Clémançot, je quitte votre maison, je la quitte. Lucifer est à mes trousses... Voilà son fondé de pouvoirs... 11 n'y a pas moyen...
CLÉMANÇOT.
Allons ! allons! vous êtes visionnaire, mon pauvre ami!
HONTIYON, d*un air d'indignation, et. en faisant un getle menaçant.
Missionnaire?
JULES
Mais, monsieur Montivon, réfléchissez donc!... J'aimais Mademoiselle avant vous...
MONTIVON.
Il l'aimait! il l'aimait!
JULES
C'est vous qui, malgré moi, lui avez remis la lettre...
MONTIVON.
Quoi! cette lettre... (Aciémançot.) Et vous ne me l'aviez pas dit?
CLEKANÇOT, bètemeat.
Est-ce que je le savais?
MONTIVON, à part.
Ah ! c'est ignoble I
JULSS.
Monsieur Montiyon !
CLÉMAIÏÇOT.
Pouvais-je le deviner? Je voulais le fixer près de nous; c'est pour cela que j'ai sollicité pour lui la place de percepteur des contributions, et on la lui a accordée.
MONTIVON, ayee force.
Mais, je l'ai demandée aussi.
OLÉMANÇOT.
Est-ce que je le savais?
MONTIYON, hors de lui, après avoir porté la mais sur ses yeux.
Ah! je vois une quantité innombrable de chandelles... Ma raison se détériore... 11 n'y a plus qu'un moyen d'échapper... Je l'emploierai... Laissez-moi passer ! . . . Laissez-moi passer I . . .
Il remonte Tivement la scène.
CLÉMANÇOT.
Où allez-vous? où allez-vous, Montivon ? Vous êtes dans une agitation...
MONTIYON, au désespoir.
Je vais périr dans les flots de Seine-et-Marne.
TOUS
Grand Dieu!
CL^MANÇOT.
Avez-vous perdu la tête?... Je vous défends de quitter cette maison, (aux inTités.) Ne le laissez pas sortir !
MontiTon marche d'un air égaré, Jules le suit, sans qu'il s'en aperçoÎTe.
JULES
Monsieur Montivon! un peu de philosophie!
quand vous serez plus calme, vous me rendrez justice. Je vous jure que...
MONTIVON f apercevant Jules auprès de lui.
Ne m'approche pas ! ne m'approche pas ! (ii se sauve
au milieu des invités ; il en jette plusieurs par terre, puis revenant sur le devant de la scène, il prend Clémançot par les épaules, comme pour s'en
faire un rempart et se place derrière lui.) Ne m'apprOChc paS ! (Par un mouvement brusque, il fait pirouetter Gémançot, se trouve face à
faoe avec lui, et lui dit d'un ton larmoyant : ) Ainsi, mOUSicur Clé-
mançot, je suis chez vous en état d'arrestation... Vous sentez cependant que je ne puis pas respirer le même air que cet être fantastique que le destin a collé à ma destinée.
CLÉMANÇOT, pleurant aussi.
Mon ami, vous avez tort! vous vous faites des idées...
Ils s'attendrissent de plus en plus tous les deux; Montivon, dans un excès d'expansion, embrasse Clémançot sur les deux joues. Clé. mançot en fait autant à Montivon.
MONTIVON, pleurant plus fort.
Hélas ! mon Dieu ! vous voyez bien qu'il m'est impossible de lui échapper.
Air : Restez, restez ^ troupe jolie.
Souvent, pour lui faire une nichOy
Un écolier, un Hranc vaurien,
A la queu* d'un pauvre caniche
Attache un bouchon d' paille... Eh bien!
Le sort du caniche est le mien I
L*animal effrayé s'agite,
11 saute, il fait mille détours ;
Mais il a beau prendre la fuite,
Le bouchon d' paill' le suit toujours. ^
i68 HEUR ET MALHEUR.
Ainsi j'ai beau prendre la fuite,
Désigoant Jules avec une sorte de fureur.
Vlà rhouchon d'paill' qui m^suit loujours!
Pour l'amour de Dieu, laissez-moi m'en aller!
(Clémançot le retenant encore, Montivon prend un air suppliant.) LaiSSez-
moi m'en aller à la diligence... pour arrêter ma place.
JULES, avec embarras*
Mon Dieu! monsieur Montivon, je doute que vous en trouviez, car, ayant le dessein de partir ce soir, j'ai arrêté la seule qui restât.
MONTIVON ET CLÉMANÇOT, se regardant mutuellement d'un air
stupéfait.
Là!
MONTIVON, après un moment de stupéfaction et d'un air décidé.
Eh bien! non!... non ! je trouve ça très-bien ; c'est naturel; cela devait être comme ça... (a Juies, d'un air indigné.) cauchcmar!
JULES, tirant un papier de sa poche.
Si j'osais vous oiFrir le bulletin.
CLÉMANÇOT, prenant le bulletin des mains de Jules , et l'offrant à Montivon.
Ah! oui, prenez le bulletin.
MONTIVON.
Que le ciel m'en préserve! pour que je me casse
le cou en route... (Il prend le bulletin des mains de Clémançot, le déchire avec colère, et en jette les morceaux.) NOU, UOU, je m en
irai à pied; oui, à pied... comme un vagabond, comme un pestiféré, comme un dangereux reptile.
CLÉMANÇOT.
Allons! allons! ne vous frappez pas l'imagination; restez avec nous ; que diable I vous avez été mal-
heureux... Monsieur a toujours réussi... c'est l'effet du hasard ; dans le monde il n'y a qu'heur et malheur.
MONTIVON.
Eh bien ! je reste... (a part.) Au fait, c'est lui qui se marie, la veine est peut-être changée. (D'un air satisfait.)
Âh ! diable I (II offre U main à Amélie, et la conduit près de Jules, en
disant : ) Mon chcr Duuand!... voilà votre fiancée... J'ai été heureux, très-heureux en ménage, vous le savez... c'est votre tour maintenant... (a part.) cauchemar!...
Air : A' soixante ans.
Un petit mot en faveur de la pièce...
A demi -voix je voudrais vous parler, Car si Dunand sait qu'elle m^intéresse, Il est capable encor de cabalcr.
Le scélérat! il viendrait nous troubler.
Préservez-nous de ce cruel outrage !
Protégez-moi I que, du moins, notre auteur, Qui, bien à tort, m'a pris pour protecteur, Ne dise pas qu*à ce léger ouvrage Ma pauvre étoile aura porté malheur.
Pendant que Hontivon salue le public, le rideau tombe. U se trouve eufarmé sur l'avant-scène ; et quand il se retourne, il dit en frappant du pied : C'est fait pour moi ! Monsieur Clémançot ! Monsieur Ciémançotl — Cléj;nançot lui répond d'un c6(é du rideau : OU étes-vous? — Par ici! Moutivon se dirige Ters le côté où il a entendu la Toix de Clémançot; mais celui-ci est passé du côté opposé, et crie à son tour : Par où ? — Par ici t (a part.) Que le diable l'emporte l Enfin le rideau se relève; Clémançot lui dit : Allons donc; toute la société est déjà partie l
LA