SCÈNE VII PLUCHARD, JOCELYNE
Elle tient à la main une pervenche, qu'elle a retirée do bouquet de Pluchard.
JOCELYNE, entrant par la gauche.
Mon Dieu! monsieur Pluchard, que se passe-t-îl donc? et qu'est-ce que cela signifie?.., ma mère vient de me faire une foule de questions à votre sujet...
PLUGHABD, un peu ému.
Ah ! et... vous avez... répondu?
JOCELYNE.
Tout de travers, sans doute, car je n'y ai rien compris.
PLUCHARD, à lui-même.
Ah !... ça me soulage.
JOCELYNE.
Ma mère m'a dit que vous désiriez me parler, et que vous m'expliqueriez tout.
PLUOHAfiD, à part.
Voilà que j'étouffe, à présent. .
JOCELYNE.
Vous ne voulez donc rien me dire... c'est très-mal.
PLUCHARD.
Vous avez rarson, mademoiselle Jocelyne... il faut
rompre la glace. (Après avoir lutté contre lui-même, il s'écrie atec
force.) Ah ! Mademoiselle!...
JOCELYNE, reculaol un peu.
Oh I mon Dieu ! vous m'avez fait peur.
PLUCHARD, à part.
Il parait que c'était trop fort... voyons... une noble simplicité... (Doucemear.) Mademoiselle!
JOCELYNE.
Parlez, monsieur Pluchard.
PLUCHARD f avec beaucoup d'hésitation.
Mon Dieu! Mademoiselle... c'est bien simple... mon oncle... habite Nantes...
JOCELYNE.
Oui.
PLUCHARD, ému.
Mon oncle habite Nantes.
JOCELYNE.
Si c'est là ce que vous aviez à me dire... je le savais...
PLUCHARD.
Et... habitant Nantes... mon oncle à écrit... à madame votre mère...
11 s'arrête.
JOCELYNE, après un temps.
Et puis?
PLUCHARD.
A madame votre mère... qui lie vous a rien dit.
JOCELYNE.
Non.
Et elle vous a engagée à venir me parler.
JOCELYNE.
En effet.
PLUCHARD, ému.
Voilà, Mademoiselle, toute la vérité ; je ne crois
pas y avoir ajouté un mot. (ll và s'asseoir près du guéridon, IV. 28
326 UNE QUëUë ROUGE.
puii, s'euuyaot la figure avec son mottchoir, et d'un air soulagé ) EnflD,
c'est fait... Dieu merci 1...
JOCBLYNB.
Hais vous ne m^avez rien dit.
PLUCHARD.
Ah!... je recommence, alors, (ii seicte.) Mon oncle, qui habite Nantes, est un négociant... trës*estimé dans tout le bas de la Loire.
JOCELYNB.
Et ici également, monsieur Pluchard.
PLUCHAED.
Il se trouve qu'il a conçu un projet... ça va vous paraître bizarre, un projet qui, de votre famille et de la sienne, n'en ferait plus qu'une.
JOCBLYNE, élourdiment.
Il veut épouser maman ?
PLUCHABD, «Tec éclat.
Ah! si ce n'était que ça!... non, Mademoiselle, il a osé demander votre main...
JOtîELYNE.
Ha main ?
PLUCHARD, vivement.
Pour moi ! pour moi !
JOCELYNB, riant.
Ah ! la singulière idée !
PLUCHARD, Un peu déconlenancé.
Oui, les oncles ont des lubies... quelquefois pénibles pour autrui...
JOCELYNB, riant.
Pénibles?
tLUCHARD.
Oui, puisque vous fiez.
JOCBLTNB.
D'après Tappréciation que vous en faites, vous ne paraissez pas tenir beaucoup à ce projet.
PLUOHÂBD, à part.
Elle a raison, c'est trop froid, ça. (Haut, avec beaucoup (fanimatioa.) Moi, Mademoiselle... mais vous ne savez donc pas ce que j'ai éprouvé le jour où j'ai mis le pied dans ce salon pour la première fois... vous étiez là, auprès de votre mère... j'entre, je vous vois ! (Atec force.) Et crac!... je reste immobile, les yeux tremblants, les jambes demi-closes I... (joceiyne ru.) C'est-à-dire les jambes demi-closes, et les yeux...
(Joceiyne rit de nouveau.) Enfin, OU COmprCUd , qUOiI...je
ne voyais plus, je n'entendais plus ce qui se passait autour de moi...
JOCELYNE, riant.
Le fait est que vous étiez bien drôle.
PLUOHABD, toujours animé.
La maison se serait écroulée sur moi en ce moment que probablement j'aurais été enseveli sous ses débris !
JOOBLYNB, riant.
C'est vraisemblable.
PLUCHARD, vivement.
Sans m'en apercevoir... ah!... sans m'en apercevoir! (Reprenant le ton passionné.) Oui ! dcpuis qUC VOUS
m'êtes apparue, je ne suis plus le môme! l'air que je respire, le vin que je bois, tout me parait nouveau!... J'ai été ébloui, fasciné... j'ai senti... mon cœur se fondre comme la neige au soleil d'août !
JOCELYNE, riant.
Ah! le soleil d'août... voilà une exagération...
328 UNE QUEUE ROUGIC.
PLUCHABD, à part.
Elle trouve que c'est trop chaud, (ffaut.) Mettons de juillet, si vous voulez 1... (Naturellement.) Mais ditesmoi ce que vous pensez de tout ça?
JOCELYNE, hésitant.
Mon Dieu, monsieur Pluchard... d'abord, monsieur Pluchard, il y a une chose en vous que j'aime assez.
PLUCHABD.
Tant mieux!... (viTement.) Est-ce moi?
JOCBLYNE.
C'est votre gaieté; vous êtes gai, même dans les choses les plus sérieuses.
PLUCHABD.
Oh! oui, je suis gai! je suis horriblement gai, vous verrez.
JOCBLYNE.
Et puis vous avez avoué ce matin que vous aviez des défauts... Je ne déteste pas les gens qui ont des défauts.
PLUCHABD, atec empressement.
Quel bonheur ! mais des défauts, j'en ai beaucoup, j'en ai un tas, j'en ai immensément! je vous en remettrai la note...
11 figure du geste une liste longue comme la moitié du bras. JOCELYNE.
Ah! mais, écoutez donc, si vous en avez tant que ça !...
PLUCHABD, à part.
Boni je la refroidis, à présent. (Haut.) Eh bien! vous effacerez ceux qui vous déplairont, et je m'en corrigerai ; pour vous plaire, je prendrai ceux que
vous aimerez, je n'en aurai juste que la quantité que vous voudrez... oui, j*en fais le serment!
JOCELYNB.
Le serment?...
En jouant avec sa pervenche elle la laisse tomber. PLUCHABD, ramassant la fleur.
Sur cette fleur!... Tiens, c'est une pervenche, la fleur aimée de Rousseau.
AiB : Connaisses mieux le grand Eugène.
Jusqu'au dernier jour de ma vie Je la garderai sur mon coeur.
JOGBLYNE, souriant.
Elle sera, je crois, un peu flétrie.
PLUCHARD.
Eh bien, tant mieux, car la femme et la fleur Ont r'çu du ciel un' précieuse faveur :
Le doux éclat dont elles sont ornées, Ça dure peu... la saison des amours...
Mais quand ell's ont V bonheur d*étre fanées. Avec bonheur.
C'est pour la vie... et ça dure toujours !
Il pose la pervenche sur le guéridon.
Ah! si vous pouviez lire dans mon cœur... vous verriez que mon amour est grand comme le ciel !
JOCELYNE.
Oh!
PLUCHARD.
Je crois même qu'il a quelque chose de plus... mon cœur est un volcan où la lave bouillonne et menace de désoler tous les environs.
JOOELYNE, ironiquement.
Arrêtez !
PLUCHARD.
J'arrête.
JOOfilLYWB.
Écoutez, monsieur Pluchard...
PLUCHABD.
Avec plaisir.
JOCBLTNB.
Je ne dis pas que vous me déplaisiez, je ne sais pas mentir...
PLUCHABD, gaiement.
C'est déjà bon, ça.
JOCBLYNE.
Mais vous êtes si passionné...
PLUCHABD, viTemeot.
Oui, n'est-ce pas, je suis très-passionné...
JOCBLTNB.
Que, si je n'ai aucune répugnance à obéir à ma mère...
PLUCHABD.
délices I
JOOBLYNE.
Je dois vous bien prévenir que je n'ai aucun de vos sentiments emportés ! . . .
PLUCHABD.
Cane fait rien!...
JOCELYKE.
Je ne les comprends même pas.
PLUCHABD.
Ça ne fait rien, je vous les ferai comprendre. Jocelyne, vous me ravissez! je ne suis plus de ce monde sublunaire, je nage dans Téther... littéralement! (Il regarde la pendule.) Grand Dicu! six heurcs!
(Tirant sa montre.) Vous allcz bien?... (A part.) Et le SpCC-
tacle qui va commencer I mon Dieu ! mon Dieu !
UiNE QUEUE ROUGE. 33i
JOCELYNE.
Qu'avez-vous donc?
PLUCHABD, allant et venant.
Mais je suis en retard, mon Dieu 1 mon Dieu î
Il va vivement au fond dont il ouvre la porte.) An !♦ . . et ma pervenche ! (Il vient rapidement prendre la pervenche qu'il avait dépotée
gur la table.) Et il faut quc je m'habille, près de vous on oublie tout, même de s'habiller... mon Dieul mon Dieu ! (ii va pour sortir.) Ah I et mon chapeau !
(il revient pour le prendre et disparait par le fond, puii revenant.) Ah ! . . .
adieu, mademoiselle Jocelyne. (a pan.) Pourvu que j'arrive h temps! ah 1 mon Dieu ! mon Dieu 1
Il sort en courant par le fond.