‹ Théâtre choisi de F.-A. DuvertChapitre 35 sur 197 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

MOLLEFFO, CASTORINE.

MOLLEFFO, sautant dans la chambre et avec le plus grand sang-froid.

Comment vous .portez-vous?

CASTORINE, effrayée. -

Vous, en ces lieux, grand Dieu ! quelle audace est la vôtre?

GORNARO. 89

Vous jouez votre tête, et n'en avez pas d'autre.

MOLLEFFO.

Parbleu! je le sais bien; c'est un désagrément, Car je ne perdrais pas grand'chose au changement.

CASTORINE

Mais c'est fort indécent de venir dans ma chambre...

MOLLEFFO.

Quand on ne s'est pas vu depuis défunt novembre...

CASTORINE, tendrement.

T'es-lu bien ennuyé?

MOLLEFFO.

Ma parole d'honneur !

J'ai bâillé comme on bâille à Chaumih^e et son cœur! L'existence sans toi, c'est un bateau sans voiles; C'est un caveau sans lampe, uoe nuit sans étoiles. J'étais un chien errant, allant je ne sais où. Comme un aveugle, ayant égaré son bambou; La nuit, en prononçant des syllabes sans suite, Je sautais dans mon lit comme une carpe frite.

CASTOaiNE, avec entraînement.

Pardonne l'hiatus que je vais faire ici.

Tu sautais! moi aussi, moi aussi, moi aussi:

Je crois que c'est bien là la preuve que je t'aime.

MOLLEFFO.

Eh bien! appelle-moi par mon nom de baptême.

CASTORINE, tendrement.

Us se regai'dent avec tendresse.

Arbogaste! Un projet ! Mettons-nous à genoux,

Et, sans dire un seul mot, tous deux regardons-nous.

MOLLEFFO, d'un air très-posé.

Je voudrais le pouvoir; je ne puis, mon amante. Car de mon pantalon la panne est menaçante ; Je craindrais que sous moi l'étoffe ne manquât. Et que peu décemment le genou ne craquât.

CASTORINE

Ah! c'est une raison ; redoutons de tels risques ; Et restons tout debout comme deux obélisques : J'aime à te regarder I

JCOLLEPFO.

ma poule I

GASTOBINE.

mon coq I Gomme de tes regards mon cœur ressent le choc.

MOLLEFFO, avec sentiment.

Quelles mains! et quels pieds I quelle taille élégante! Quels yeux! quel front! quel nez!

aiSTORINE, atec expansion.

Quelle boule étonnante I

Apercevant le billet sur la table.

Qu'est-ce que je vois là? j'aperçois un poulet...

MOLLEFFO, Tivement. /

Rôti?

CASTORINE

Non, cacheté. C'est un petit billet.

MOLLEFFO, immobile et avec crainte à part.

Une lettre ! qui donc dans ces lieux l'a placée ? Je me sens investi d'une sueur glacée.

CASTORINE, Usant.

« Avez-vous rêvé chat?

Ils se regardent tous deui avec surprise.

Celui qu'on a jeté « Court encor dans sa force et dans sa liberté. « Vous crûtes me briser... Eh bien ! vous vous trompâtes; « On sait qu'un chat toujours retombe sur ses pattes. » J'entends !

MOLLEFFO.

J'entends aussi ; mais je ne comprends pas.

CASTORINE, continuant de lire.

« Je me suis plu, madame, à tendre sous vos pas

GORNARO. 9\

« Un hameçon cruel auquel il faudra mordre,

« Et qui vous donnera quelque Ûl à relordre.

« Votre amant pourra bien emporter son chapeau,

c( Mais laissera chez vous les trois quarts de sa peau. »

MOLLBFFO, marebuit à grands pu.

Je voudrais m'en aller.

CASTORINB.

Pourquoi ?

M0U.KFF0.

Cet horoscope Me parait peu flatteur, touchant mon enveloppe.

CÀSTORINE, d'un air effrayé.

On grimpe Tescalier ! fuyez 1

MOLLEFFO.

Avec plaisir.

Seule au moins dans ces lieux on pourra vous saisir.

CASTORINE

C'est mon mari qui vient, éteignez \a chandelle î

MOLLEFFO, cherchant sur la table, avec inquiétude.

Je n'ai pas d'éteigaoir.

Ils se ref^rdent tous deux avec l'expression de la plus grande anxiété.

CASTORINE

Position cruelle !

Comment donc faire, hélas! pour éteindre cela? Soufflez : mais soufflez donc !

MOLLEFFO, essayant de souffler la chandelle.

Je n'ai pas de souffle I

CASTORINE, après un moment de silence.

Ah!

Un projet lumineux m'apparatt et m'éclaire.

Au souffleur.

Vous, qui soufflez toujours, soufflez cette lumière!

Elle pose le flambeau devant ie souffleur.

LE SOUFFLEUR, sortant de son trou.

Comment! mais vous allez, par cette absurdité.

Augmenter de la scène encor robscurité ; El je n'y verrai plus.

CASTORINE

Ce n'est pas votre affaire.

Pour un souffleur, la pièce est toujours assez claire.

Le souffleur souffle la chandelle.

Merci !

MOLLEFFO.

Moi, je voudrais me mettre n'importe où!

Il parcourt la scèue d'un air fort inquiet.

Ah I si monsieur voulait me cacher dans son trou !

Il essaie d'entrer dans le trou du souffleur. LE SOUFFLEUR, le repoussant violemment.

Du tout, Monsieur, du tout.

MOLLEFFO, tristement au souffleur.

En ce cas, je détale ; Je retourne au balcon pour occuper ma stalle.

Il retourne sur le balcon. Gastorine ferme la fenêtre sur lui ; il la ronvrc, vient mettre son chapeau par terre et retourne au balcon.

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