ISIDORE, LAMBERT
ISIDORE
Ce n'est pas le courage qui me manque; mais c'est que ce titre des hypothèques est si ennuyeux.
LAMBERT
Vous n'avez pas de goût pour le droit?
ISIDORE
Pardonnez-moi, je Taimerais beaucoup... s'il ne fallait pas l'étudier : — ah ! j'aurais mieux aimé apprendre la peinture; mais papa dit que cela fait faire des connaissances dangereuses...
LAMBERT
Ah ! ah ! je le reconnais bien là.
ISIDORE
Et puis , il parait qu'il y a beaucoup de peintres de mérite qui meurent de faim, tandis que les avocats gagnent tous de l'argent ; on dit que le talent est inutile pour ça , et qu'il ne faut que pouvoir parler longtemps sans s'arrêter et sans boire : on dit ça, c'est peut-être vrai. Un état que je n'aurais pas aimé, c'est la médecine... Passer les nuits, rentrer à six heures du matin, comme vous.
LAMBERT
Moi, je sors du bal... ici en face, (u indique u renéire à gauche.) Je u'avais que la rue à traverser.
ISIDORE
Un bal, finir si tard que çà !
LAMBERT
Il n'est pas fini; j'ai laissé la danse au moment le plus intéressant, quoique j'y aie eii beaucoup de plaisir : une petite femme charmante qui m'a captivé toute la nuit...
ISIDORE, allant à lui avec intérêt.
Une petite femme, dites-vous?... Vous la connaissiez, bien entendu?
LAMBERT
Nullement, elle s'est qualifiée de princesse russe...
ISIDORE
Une princesse?
LAMBERT
Oh ! princesse de la rue Saint- Jacques, petite noblesse qui ne compte qu'un quartier , le quartier Latin. Moi je lui ai dit que j'étais Égyptien, neveu d'Ibrahim Pacha, et que je venais en France étudier la polka pour la propager sur les bords du Nil.
ISIDORE, scandalisé.
Grand Dieu ! vous l'avez trompée ! vous vous êtes mis dans le cas de subir rapplicatioo (avec Toiubïitié) de Tarticle 405, section 2 du chapitre 2 du code pénal.
LAMBEBT, légèrement.
Oh ! nous autres médecins, nous ne sommes pas légistes... et puis, dans un bal de grisettes, on n'y regarde pas de si près.
ISIDORE, avec étonnement.
Un bal de grisettes? qu'entendez-vous par un bal de grisettes?
LAMBERT, gaiement.
Ah î c^estvrai, vous n'avez aucune idée de rien, vous.
ISIDORE, naïvement.
Pardonnez-moi, depuis huit jours que je suis à Paris, j'ai vu les Invalides, la colonne Vendôme... et puis bien des petites choses, mais pas de bal de grisettes.
LAMBERT
Un bal de grisettes, mon amil... c'est le paradis de Mahomet, plus le punch, qui n'était pas inventé du temps de ce célèbre Bédouin !
ISIDORE
Vraiment? jamais mon papa ne m'a parlé de ça.
LAMBERT, gaiement.
Je le crois. Figurez-vous une réunion charmai^te de trente, de quarante, de cinquante jeunes gens et d'autant de demoiselles, tous plus ingambes, plus alertes et plus joyeux les uns que les autres...
UN DOCTEUR EN HERBE. Ud
ISIDOBE, atee intérêt.
Ahl... Et puis?
LAMBERT
Oii chacun dit toutes les folies qui lui passent par la tète, sans gène, sans façon d'une part, sans pruderie de l'autre; (nam) c'est un pêle-mêle, un tohubohu général, où chacun danse à sa guise et selon sa science.
Il imite un pas d*étudiant.
ISIDORE, TiTement et avec naïveté.
Malgré l'article 330?...
LAMBERT, gaiement.
Malgré l'article 330.
ISIDORE, avec Tolubilité.
Section 4, paragraphe 3, chapitre I du titre 2... Et puis?...
LAMBERT
Ah! mon cher ami!... le rire, la joie circulent dans toute la salle... On donne un baiser à sa danseuse... y'ian I
ISIDORE, B^animant.
Un baiser!... Et puis?...
Elle vous agace, pour s'en faire donner un autre.
ISIDORE, plus animé.
Oh !... Dieu î... Oh I... Dieu !... Oh ! Dieu !...
Air : AA/ n ma dame me voyait I l^i vous, fùtes-vous entraîné ?
LAMBBRT.
De la façon, mon cher, la plus jojeuse !
ISIDORE
Quoi, vous-même, à votre danseuse, Avez?...
LAMBKRT.
Quoi?
ISIDORE
Vous avez donnô...
Il fait avec les lèrrcA le signe de donner un baiser. LAMBERT, riant.
Parbleu, non! je me suis gôné!
ISIDORE, scandalisé.
Dieu!... j'en rougis jusqu'aux oreilles!...
Peut-on s'abandonner sans frein A des e&trémilés pareilles!...
Avec naïveté.
Et s'en aller avant la fin.
Lambert, vous me trompez ; il n'est pas possible qu'on ose embrasser comme ça une demoiselle... de but en blanc... Oh !
LAMBERT, raillant.
Ah ça! mon cher ami, vous êtes donc né sous un chou ?
ISIDOBE, très-animé.
C'est que... voyez-vous?... si c'était vrai !... (s'am-
mant davantage.) Oh ! ça Serait trOp !...
LAMBERT, l'examinant.
Trop quoi ?
ISIDORE, avec confusion.
Trop affreux !... non !... vous vous serez trompé... d'abord, papa ne m'a jamais rien dit de tout ça... au contraire...
LAMBERT, riant.
La belle raison. Du reste, je n'ai pas mission de
vous convertir, (n fait un mouvement pour sortir.) Ah !... aVCZ-
VOUS fini de lire la Physiologie de l'étudiant, que je vous ai prêtée ?
ISIDORE
Oui, oui... je l'ai même finie... trois fois, elle est dans ma chambre.
LAMBEET.
N'oubliez pas de me la remettre, j'en ai besoin... jo rentre chez moi.
11 reaire dans sa chambre, au troisième plaa à gauche.