Théâtre choisi de J. de Rotrou
Saur du dieu des saisons, que la melancholie Dans le tombeau ^'Armand avoit ensevelie, Et qui, malgré l'éclat d'un bruit doux et flatteur. Ne piùs souffrir ton frère après ton protecteur. Force enfin, ma Clion, cette douleur extrême Qui, te le ravissant, te ravit à toy-mesme. Et, comme son trespas t'excita cet ennuy , Aujourd'huy qu'il renaist, resuscite avec luy. Jules, heureux soustien de mon jeune Alexandre, Comme un autre phœnix engendré de sa cendre. Fait voir par un mérite égal à son renom Qu'Armand a seulement changé d'âge et de nom. Ouy, du divin Armand la haute intelligence En Jules meut encor le corps de noslre France , Soustient encor en luy la splendeur de nos loix , Rend encor nostre roy l'effroy des autres rois; Dessus nos ennemys gaigne encor des batailles , Sous les herbes encor fait chercher leurs murailles;
ELEGIE
De cent climats divers fait encor les destins.
Maintient nos alliez et contient nos mutins;
Sous luy l'aigle, inexperte à deffendre ses terres.
Comme dessous Armand, lasche encore ses serres :
Sous luy, l'Espagne tremble et son !yon rugit.
Effrayé de son sang dont l'Ibère rougit.
Depuis qu'enfin du Ciel les bontés tutelaires
Ont mis entre ses mains le timon des affaires,
Nostre barque craind moins ny sable ny rocher
Que quand le grand Armand en estait le nocher.
Et, sans se voir briser voiles, mats ny cordages.
De tous ses aquilons surmonte les orages.
Mais si les interests de l'Estat seulement
En Jules, ma Clion, te remonstroient Armand,
Et si les tiens encor n'y trouvaient ce grand homme.
Je te pourrais souffrir l'ennuy qui te consomme ;
Et l'eminent éclat dont il est revestu ,
Ny le sort qu'il a fait captif de sa vertu,
Ny cet art qu'il enseigne aux puissances suprêmes
De faire sur leurs fronts briller leurs diadèmes.
Ne devraient ranimer ny l'ardeur ny l'espoir
Que l'estime d'ARMAND t'avait fait concevoir :
Mais si Jules par fois comme luy se délasse
Des travaux de l'Estat sur les fleurs du Parnasse,
Si sous luy d'Helicon les deux sommets sacrés.
Comme sous Richelieu, sont encor rêverez;
Et si j'ay mérité qu'un des fruits de mes veilles
Sans les faire souffrir ait touché ses oreilles;
Qu'avons-nous plus perdu, qu'as-tu plus à pleurer.
Et quel sujet as-tu de plus désespérer?
Viens, il te souffrira la généreuse audace
Qui te doit inviter d'aspirer à sa grâce;
Et j'ose, sans trembler, luy demander pour toy
Une protection commune avec mon Ray.
Mais, révérant les soins qu'il rend à ce grand prince.
Espar gnons-luy le temps de toute la province;
Et, si jusques à nous il se daigne abbaisser.
N'occupons son esprit que pour le délasser.
Vn jour faisans luy voir sur ce noble théâtre.
Dont nos fameux acteurs font la cour idolâtre.
ELEGIE
Son illustre pays sous Romule naissant.
Un autre sous son joug le monde obéissant,
Tanlost sous ses consuls sa vigueur florissante,
Tantost sa liberté sous ses rois gémissante ;
Aujourd'hui pour son vice un Tarquin déthrôné ,
Demain pour ses vertus un Trajan couronné ;
D'autres fois le grand cœur d'un Curse ou d'un Scevole,
Dont l'un se précipite et dont l'autre s'immole.
Ainsi, sans se lasser d'un art industrieux.
Exposons à Paris toute Rome à ses yeux :
Cette Rome sa mère en héros si féconde.
Qu'il pourrait rendre encor la maistresse du monde,
Si son zèle inouy pour nostre nation
N'eust honoré Paris de son adoption.
Puis, quand, lassée enfin du travail de la scène.
Ta vigueur quelquefois voudra reprendre haleine.
Pour luy faire ta cour, porte en son cabinet
Le divertissement d'une ode ou d'un sonnet.
Où, touchant quelque traict de son mérite extrême.
Et comme en un tableau le monstrant à luy-mesme.
Ce glorieux souslien du thrône de mon roy
Se regarde en passant, et te voye avec soy.
Tu treuveras en luy les sujets les plus vastes
Dont jamais nos héros ayent enrichy nos fastes;
Tu peux sans le flatter prendre ces grands projets.
Qui de tous nos voisins vont faire nos sujets ;
Tu peux parler sans fard de cet esprit solide.
Dont l'advis au besoin n'est ny lent ny timide.
Et par qui, si Louis suit tous ses sentiments.
Nous verrons sous ses pieds les thrônes othomans.
Tu peux tracer ses mœurs dans la mesme innocence
Où le Ciel et la terre esloient en leur naissance;
Et sur tout ce portraict peut encor s'enrichir
D'une fidélité qui ne sçauroil gauchir.
Et d'un zèle si pur que la mesme imposture
N'en ozera médire à la race future.
O'ùy, Jules, la vertu dont tu nous esbloilys
fait autant prospérer les armes de Louis
Que ce grand jugement qui jamais ne sommeille.
Et dans touts ses besoins l'assiste et le conseille.
ELEGIE
Aussi, par un visible et juste soin des deux.
N'ayant point de deffaux, tu n'as point d'envieux ;
La fortune pour toy, sage et judicieuse.
Perdra les noms d'aveugle et de capricieuse ,
Et, quoy qu'elle t'acquière et d'estime et de droict.
Croit te donner encor moins qu'elle ne te doit;
Que dis-je, te donner ? si sa splendeur extrême.
Sa pompe, son pouvoir, luy viennent de toy-mesme;
Si ses bontez pour toy sont tes propres effets.
Si tu luy donnes tout, si c'est toy qui la faits ;
Et si, par tes travaux, depuis tant de campagnes
Elle triomphe en France aux despens des Espagnes,
Fay-luy, sous l'estendard de nostre potentat.
Achever tes desseins pour le bien de l'Estat;
Et, quand la guerre enfin, qui depuis tant de lustres
Nous couste tant de sang et tant d'hommes illustres.
Par des événements conformes à tes vœux.
Aura mis nostre gloire au poinct où tu la veus ,
Pour comble des succès de ton soing salutaire,
Fay pour nostre repos ce qu'Armand n'a sceu faire.
Et, content des lauriers que nous avons cueillis,
Fay remonter la paix sur le trône des lys.
Lors, si la Seine encor me compte entre ses cygnes.
Et si de tes hauts faicts mes sentiments sont dignes,
J'épuiseray ma veine à te faire un tableau
Dont, si l'antiquité veid jamais rien de beau.
Et si d'un faux espoir mon zèle ne me flatte ,
La touche au gré de touts sera si délicate
Que qui verra l'ouvrage en louera l'artizan ,
Et qu'il n'aura rival qui n'en soit partisan.
ACTEURS
DOM BERNARD DE CABRERE, favory du roy
DOM LOPE DE LUNE, amy de Dom Bernard.
DOM PEDRE, roy d'Aragon,
L'INFANTE, sa sœur, maistresse de Dom Bernard.
LEONOR, maistresse du roy.
IGNÉS, suivante.
LE COMTE, capitaine des gardes.
FEREZ, secrétaire du roy.
LAZARILLE, suivant de Dom Lope.