ACTE IV, SCENE IV
Le Roy.
Ils n'en auront jamais, non plus que vos mérites; Apprenez-nous enfin le plus grand des exploits, Qui me font le plus grand et le plus craint des rois.
D. Bernard.
(D. Bernard salue l'Infante et Leonor.)
Si tost que j'eus rejoinct vos légions fidèles. Dégouttantes encor du sang de vos rebelles, Et les cœurs encor pleins des nobles sentiments Qui portent aux progrés des grands événements, Ce grand corps pour son chef au travail insensible, Cet invincible bras d'un monarque invincible, Marche sous le pouvoir que vous m'aviez commis, Et brusie de se rendre au camp des ennemis; Nous marchons jusqu'au point que de ses voiles sombres La nuict sur l'univers vient estendre les ombres, Et que deux espions, surpris à Laugarez, M'apprirent, effrayez, que l'armée estoit prés. A ce bruit épandu le sang bout, le cœur vole. Nous trouvons en la nuict un obstacle frivole, Nous marchons sans broncher dans les plus sombres lieux, Poury guider nos pas, nos cœurs nous servent d'yeux. Et l'ardeur qui conduit nos armes invincibles Craint d'autant moins les coups qu'ils seront moins visibles. Enfin, dans le silence et l'ombre de la nuict, Par un taillis espols, nos rangs filants sans bruict, Et de tous les costez chacun prestant l'oreille. Dans ce calme profond un bruit sourd nous réveille, Que du commencement nous ne distinguons pas, Mais qui s'esleve enfin et croist à chaque pas; On fait alte, et la doute est bien-tost confirmée , li. o
Nous discernons au bruit la marche de l'armée;
Je cueille les advis en ce besoing instant,
Autant à nostre honneur qu'à l'Estat important,
Et, le dessein formé, faits donner les alarmes
Par un son de tambours, de trompetes et d'armes,
Capable par son bruit d'exciter tant d'horreur
Que parmy tout le camp il jette la terreur.
Pendant qu'il délibère au coup de ce tonnerre,
Dans un canton du bois le nostre se resserre,
Et chacun (mais toujours par le soin que j'en prends^.
En estât de donner, s'y couche dans ses rangs;
Sur ce temps un soldat de mérite et de marque,
Pour qui )'aurois besoin, ô généreux monarque,
De toute l'éloquence et de toutes les voix
Dont le senal romain retentist autresfois
Et que l'antiquité donne à la renommée ,
Tirant un camp-volant du gros de nostre armée ,
Descend une colline, et d'un cœur indomté.
Favorisé des lieux et de l'obscurité ,
Par un sentier secret se jette où l'adversaire,
Dessus cette surprise, eiîrayé, délibère ;
Il lasche après le pied, recule en combattant.
Feint de faire retraite, et retourne à l'instant;
Suit enfin si long-temps ce généreux caprice,
Et donne aux ennemis un si long exercice,
Que les plus aguerris et les plus gens de cœur
Perdent en ce travail leur plus masie vigueur ,
Pendant que dans le bois, à l'abry de l'orage.
Des nostres reposants la force se mesnage.
Le Roy.
Sous ce nom de soldat il parle de ses faicts. Et veut, taisant le sien, s'épargner mes bienfaits.