ACTE IV, SCENE IV
D. Bernard.
A peine de la nuict le jour tiroit les voiles, Et de ses traits dorez faisoit fu yr les estoiles, Que nos gens, rejoignant ce généreux soldat, Délassez, frais, dispos et bruslans du combat, Ont paru dans la plaine et fait voir sur leur face Aux ennemis tremblants leur martiale audace. Les deux camps approchez, enfin ce jeune Mars, S'estant saisy d'ardeur d'un de nos estendards, Pour exciter encor nos vigueurs r'afîermies, Le lançant dans les rangs des trouppes ennemies: « Retirons, a-t'il dit, cœurs nobles et vaillants, Les drappeaux d'Arragon des mains des Castillans; Donnons, mes compagnons. » A ce mot, il s'avance, .Le cimeterre en main comme un foudre s'eslance, Et, sans rien redouter passant de rang en rang, A tout le camp qui suit fraye un chemin de sang; Tout l'obstacle où nos bras lancent nostre tonnerre Contre nostre valeur ne semble ciue du verre ; A ce choc l'ennemy, desja demy destruict Par l'incommodité du travail de la nuict, Defîend si foiblement et sa vie et sa gloire Qu'il semble, hors d'espoir, négliger la victoire, Et nous vouloir oster, prévoyant son malheur, La gloire que l'obstacle apporte à la valeur. Ce noble cœur enfin, pour presser sa conqueste, Du premier qu'il rencontre ayant tranché la teste, Et l'exposant en veuë à touts les deux partis : « Le Ciel, dit-il, est juste, et nous a garantis; Ce bras de Dom Carlos vient d'expier l'audace. » Le sang des ennemis à ce discours se glace, Et les plus fiers, du sort détestants la rigueur,
A peine pour la fuitte ont assez de vigueur ;
Tout nous fait jour, tout ployé, et, par ce stratagesme,
Nostre victoire arrive à sa gloire suprême;
Je n'ose vous nommer ce démon des combats,
Mais je le nomme assez en ne le nommant pas,
Et n'en puis mieux parler que par la violence
Qui me ferme la bouche et m'oblige au silence.
Le Roy, à l'Infante.
C'est assez le nommer que de taire son nom.
L'Infante. Certes sa modestie est sans comparaison.
Leonor, bas.
O vainqueur fortuné que le Ciel me destine, Que ne peut point ton bras, si ton œil assassine !
Le Roy.
Ce que vous avez dit, et que vous avez teu, M'apprend de ce soldat le nom et la vertu; Et mon foible pouvoir sçait trop à quoj l'invite L'inestimable excès d'un si rare mérite.
L'Infante, bas.
Mon cœur est le seul prix digne de sa valeur.
D. LoPE, à Lazarille.
Ma patience enfin lassera mon malheur.
Lazarille.
Mesnagez donc le temps et vous faites cognoistre.
D. LopE.
Attendons que le roy m'ordonne de paroistre.
D. Bernard.
Dom Nugue et Dom Bernard, en ce dernier combat, De leur zèle ordinaire ont servy vostre Estât, Et peu dans cette histoire ont mieux gagné leur place.