‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 61 sur 183 · L'INFANTE, LE COMTE, LEONOR · texte numérisé non relu

L'INFANTE, LE COMTE, LEONOR

LE SECRETAIRE, d'un costé;

LE ROY, D. BERNARD, d'autre costé.

Le Roy, à l'Infante.

Un amant se déclare à qui je vous engage, Ses vœux, ma chère sœur, seront-ils rejetiez?

L'Infante.

Non, si de dom Bernard il a les qualitez. Le Roy, les faisant embrasser.

Il en a le nom mesme avecques le mérite.

D. Bernard.

O cher et doux transport que cet espoir m'excite! Si l'heur que je conçoy n'est une vérité, Plutost qu'un si beau songe oste-moy la clarté.

Leonor, les voyant s'embrasser.

Que vois-je 1 ô juste Ciel ! quoy ! Seigneur, la parole N'est-elle plus aux rois qu'un songe ou qu'une idole ? Ce matin, quelque objet qui me pust enflammer Ne me devoit couster qu'un souhait à former; Et cette offre, ce soir, me laisse voir l'Infante, Embrassant dom Bernard, étouffer mon attente?

Le Roy.

Si je manque à ma foy, c'est pour vous la donner,

[L'embrassant.] Pour vous la tenir mieux et pour vous couronner; Pour accorder, Madame, à vostre amour extrême

Cet heureux Dom Bernard en un autre luy-méme, Et sous un nœud sacré soumettre, en ce beau jour, Les raisons de l'Estat à celles de l'amour.

Leonor.

L'injure qui d'un roy partage la puissance Et qui place en son trône est une heureuse offence.

Le Roy.

Comme sur mon esprit, régnez sur mes Estats. Allons... Mais quel écrit trouvay-je sous mes pas?

D. Bernard.

D'une vieille suivante à ce Lope de Lune Dont la seule valeur égale l'infortune *, Ce prodige animé dont les gestes guerriers Vous ont couvert le front de vos plus beaux lauriers, Et de son plus beau lustre embelly vostre règne; Qui repoussa l'Infant, qui soumit la Sardaigne, Et dont la renommée, avec tant de succès , Dans vostre esprit encor n'a sceu treuver d'accès.

Le Roy.

Quel malheur l'a privé de ma recognoissance?

Sa dernière infortune est encor son absence : Car, après touts mes soings en vain officieux, Vos longs rebuts enfin l'ont chassé de ces lieux.

Le Roy.

Moyennez son retour; ma grâce avec usure Du mérite ignoré reparera l'injure.

Puisque j'éprouve en vous qu'un roy recognoissant, A force de donner, en devient plus puissant.

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