‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 60 sur 183 · ACTE V, SCENE IX · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE IX

Première créature et second potentat.

[Embrassant D. Bernard.) Le Ciel, qui pour mouvoir a besoing de deux pôles, Veut que pour bien régner j'emprunte vos espaules, Et que le lourd fardeau de mon gouvernement Sur vous comme sur moy treuve son mouvement.

D. Bernard.

Sans reserve, Seigneur, je dois tout à l'empire; Mais sous l'autorité du joug où je respire. Sous vos droits absolus, mes ordres sont soufferts. Mais, bien différemment, vous régnez, et je serts. Un vassal peut d'un roy soustenir la puissance; Mais, s'il se la partage, il prend trop de licence, Et, quand de tant d'honneurs il se laisse combler. Il se charge d'un faix qui le doit accabler : Quand d'un œil trop ardent le soleil voit la terre. Le ciel s'en obscurcit, il s'en forme un tonnerre, Et, par l'excez d'ardeur qu'il a mal employé. L'objet qu'il caressoit est souvent foudroyé; Peu de pluye en saison rend la terre fertile, Où trop d'eau la submerge et la rend inutile; Dans vos faveurs enfin laissés-moy souvenir Que, sorty du néant, je puis y revenir.

Le Roy.

Si je ne vous chéris d'un amour ordinaire, Je n'ayme pas en vous une vertu vulgaire, Et la veux couronner par un hymen fameux. Où mesme vostre choix n'espargne pas mes vœux : Sans reserve voyez pour cet hymen insigne Tout ce qu'à vos regards la cour a de plus digne. Tout ce que l'Arragon a de plus esclattant ; Le présent n'en suivra vos vœux que d'un instant.

D. Bernard.

Leur vol trop orgueilleux m'oblige à les restraindre.

Le Roy.

A quoy, m'estant égal, ne pouvez-vous attaindre 1 Vous pouvez, Admirai, je vous le dis encor, A mon exclusion, prétendre à Leonor, Puisqu'à mon propre bien vostre heur m'est préférable Et que vous m'estes cher autant qu'elle adorable.

Mon cœur, quelque respect qu'il vous ayt conservé, Oze tenter un vol encor plus eslevé; Mais, taisant ceste ardeur qui me faict méconnoistre, J'ayme mieux me punir que mériter de Pestre.

Le Roy.

Ce vol est trop borné, s'il ne va qu'à ma sœur. Et cette mesme nuict vous en rend possesseur : Ne me celez donc point si cette amour vous touche.

D. Bernard.

Sire, au crime du cœur n'engagez point la bouche, Puisque touts mes travaux et futurs et passez...

Le Roy.

Vostre silence parle et me la nomme assez.

[L'embrassant.] Oûy, mon frère, en son nom je reçoj vostre hommage.

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