‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 66 sur 183 · ACTE I, SCENE I. loi · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I. loi

Il passe pour cruel, s'il garde la justice;

S'il est doux, pour timide et partisan du vice;

S'il se porte à la guerre, il fait des malheureux;

S'il entretient la paix, il n'est pas généreux ;

S'il pardonne, il est mol; s'il se vange, barbare;

S'il donne, il est prodigue, et s'il espargne, avare :

Ses desseins les plus purs et les plus innocens

Tousjours en quelque esprit jettent un mauvais sens;

Et jamais sa vertu (tant soit-elle cognuë)

En l'estime des siens ne passe toute nuë.

Si donc, pour mériter de régir des Estats,

La plus pure vertu mesme ne suffit pas,

Par quel heur voulés-vous que le règne succède

A des esprits oisifs que le vice possède,

[Le Prince tourne la teste et témoigne s^emporter.) Hors de leurs voluptez incapables d'agir , Et qui, serfs de leurs sens, ne se sçauroient régir? Icy, mon seul respect contient vostre caprice; Mais examinez-vous et rendez-vous justice: Pouvés-vous attenter sur ceux dont j'ay fait choix Pour soustenirmon trosneet dispenser mes loix Sans blesser les respects deubs à mon diadesme, Et sans en mesme temps attenter sur moy-mesme? Le duc par sa faveur vous a blessé les yeux, Et, parce qu'il m'est cher, il vous est odieux; Mais, voyant d'un costé sa splendeur non commune, Voyés par quels degrés il monte à sa fortune; Songes combien son bras a mon trosne atîermy. Et mon affection vous fait son ennemy ! Encore est-ce trop peu; vostre aveugle colère Le hayt en autruy mesme et passe à vostre frère ! Vostre jalouse humeur ne luy sçauroit souffrir

La liberté d'aimer ce qu'il me voit chérir ! Son amour pour le duc luy produit vostre haine; Cherchez un digne objet à cette humeur hautaine; Employés, employés ces boûillans mouvemens A combatre l'orgueil des peuples othomans ; Renouvelés contre eux nos haines immortelles, Et soyez généreux en de justes querelles; Mais contre vostre frère et contre un favory Nécessaire à son roy plus qu'il n'en est chery ! Et qui, de tant de bras qu'armoit la Moscovie, Vient de sauver mon sceptre et peut-estre ma vie; C'est un employ célèbre, et digne d'un grand cœur ! Vostre caprice, enfin, veut régler ma faveur ! Je sçay mal appliquer mon amour et ma haine. Et c'est de vos leçons qu'il faut que je l'apprenne ! J'aurois mal proffité de l'usage et du temps!

Souffrez...

Le Roy.

Encor un mot, et puis je vous entends; S'il faut qu'à cent rapports ma créance responde, Rarement le soleil rend la lumière au monde Que le premier rayon qu'il respand icy bas N'y descouvre quelqu'un de vos assassinats ; Ou, du moins, on vous tient en si mauvaise estime Qu'innocent ou coupable on vous charge du crime, Et que, vous offençant d'un soupçon éternel, Aux bras du sommeil mesme on vous fait criminel. Sous ce fatal soupçon qui deffend qu'on me craigne, On se vange, on s'égorge, et l'impunité règne, Et ce juste mespris de mon authorité Est la punition de cette impunité;

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