‹ Théâtre choisi de J. de Rotrou (volume 2)Chapitre 9 sur 183 · ACTE I, SCENE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE V

Est que mon dessein mesme à mon dessein s'oppose,

Et que, pouvant user d'un pouvoir absolu,

Je cesse de vouloir si tost que j'ay voulu ;

Que, dans la mesme cause et criminel et juge,

De l'objet offencé je deviens le refuge,

Et, de quelques efforts que je sois combatu,

N'ay pas assez d'amour pour manquer de vertu.

Ainsi, mon cœur, pressé par l'un et l'autre extrême.

Est le champ d'un combat de moy contre moy-méme,

Qui, lasche ou généreux, foible ou fort que je suis.

Protège en même temps l'honneur que je poursuis.

Le Comte.

C'est par ce beau combat que vous rendez des marques Du plus considérable et plus grand des monarques ; L'amour est un doux mal commun à tous les rois, Mais peu de la raison luy font suivre les loix, Peu sçavent avec luy modérer leur puissance, Et, quand il ose trop, reprimer sa licence; Ces qualitez aussi vous attirent nos vœux, De Pedre, et non du roy, le monde est amoureux; Et le surnom de Grand, que l'Arragon vous donne, Vient plus de vos vertus que de vostre couronne; C'est un malheur d'un thrône où l'on est eslevé Qu'estre toujours en butte, et tousjours observé ; Qu'il ne soit mur si fort, dans les palais des princes, Que ne puissent percer les yeux de leurs provinces; Toutes leurs actions, regardans leurs sujets, De leurs sujets aussi sont tousjours les objets; Avec le peuple enfin ils partagent un tiltre, Et, juges de l'Estat, l'Estat est leur arbitre. Pour Vostre Majesté, c'est un repos bien doux De pouvoir sans rien craindre estre jugé de tous;

Et c'est pour un monarque une vertu sublime De hayr, comme vous, jusqu'à l'ombre du crime; D'estre un si saint exemple aux yeux de vostre cour, Et pouvoir accorder l'innocence et l'amour.

Le Roy.

L'interest qui m'allie avecques la Navarre Pouvoit seul me priver d'une beauté si rare ; Et toute autre raison moins utile à l'Estat, La splendeur de mon rang, le nom de potentat, Ny tous les fondemens d'une haute espérance, Ne me pourroient ravir l'heur de son alliance.

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