ESQUISSE BIOGRAPHIQUE ET CRITIQUE
IJ E nom de Kotrou est plus connu que ses œuvres. Des nombreuses pièces ', tragédies ^.■^ k-S^^iSX> ^t comédies, qu'il a composées, Venceslas ti^éii— 1^^ seul est resté au répertoire. On lit encore Saint Genest et Cosroès et une ou deux comédies, telles que Don Lope de Cardone et Don Bernard DE Cabrère. Le reste n'est connu que de ceux qui ont étudié notre littérature dramatique. Quant à la vie de l'auteur, ce qu'on en sait se réduit à quelques dates et à deux ou trois anecdotes plus ou moins authentiques : sa passion pour le jeu, sa liaison avec le grand Corneille, et surtout sa mort héroïque, sont les traits les plus saillants de son histoire.
Cependant Kotrou fut un poète de génie et Vun des
I . L'édition de Violiet-Le-Duc en comprend 3 5 ; d'autres n'ont pas été recueillies.
fondateurs de notre théâtre national. C^cst de plus une figure originale et sympathique. Un intérêt romanesque s'attache à sa vie qui, d'abord dissipée et aventureuse, puis rangée et laborieuse, s'achève à quarante ans par le martyre du devoir. Un charme du même genre distingue sa personne, telle que la représentent les traits fins et nobles, la ficre et souple élégance du beau buste de Caffieri. On retrouve dans le portrait du poète la même poésie que dans ses œuvres et dans sa vie.
Il a semblé opportun — en attendant une édition complète et critique des œuvr^.s de Kotrou — de réunir les pièces les plus célèbres de ce poète trop négligé de nos jours. Sans rien exagérer et sans vouloir faire de Kotrou un grand maître de la scène, on doit reconnaître en lui le disciple le plus brillant de cette école dramatique espagnole dont l'influence fut grande sut les débuts de notre théâtre et sur le génie même de Corneille. Les défauts trop visibles de sa manière sont compensés par des qualités de premier ordre. Les fortes beautés de Cosroès^ la grâce familière mêlée à l'éloquence religieuse dans Saint Genest, la solennité romantique des derniers actes de Venceslas, laissent une impression qui ne s'efface pas. Et dans le style, parfois précieux et ampoulé, on trouve souvent aussi des traits brillants, même de grands traits. Une inspiration généreuse anime et colore cette poésie, et lui donne un attrait particulier en dépit des faiblesses, des obscurités et des redondances.
Jean de Kotrou, fils de Jean de Kotrou et d'Elisabeth Lefacheux ', naquit à Dreux le 21 août 1609. // était Normand comnie Corneille et plus jeune que lui de trois ans. Cependant il le précéda dans la carrière dramatique^ et l'on, sait que Corneille l'appelait son père. Il mourut aussi longtemps avant lui. Son génie avait été plus précoce que celui de Corneille, mais il était loin d'avoir la même vigueur; et quand bien même Kotrou eîÀt vécu jusqu'à quatre-vingts ans comme Corneille, au lieu de disparaître en pleine maturité de talent et en plein éclat de renonimée, on peut douter que ce génie, fécond de bonne heure et un peu alangui par sa facilité même, cûf jamais eu les retours généreux par lesquels a signalé sa vieillesse l'auteur de Nicomède et de Sertorius. Au moins la fin héroïque de Kotrou vaut-elle la plus belle tragédie !
La famille de Kotrou, qui aujourd'hui encore a des représentants en Normandie^, était ancienne et considérée
1 . C'est ainsi que Jal {Dictionnaire critique) écrit le nom de la mère de Rotrou. Didot l'appelle Le Factieu dans la Nouvelle Biographie générale.
2. La descendance mâle de Rotrou est éteinte. La famille est aujourd'hui représentée par M''° Léontine Lelièvre-R otrou, petite-fille de M. de Rotrou, ancien maire de Dreux. M^'^ Lelièvre-Rotrou -vit modestement à Dreux du produit de ses leçons de piano et d'une pension que lui fait le ministère des beauxarts. Voir, pour d'autres détails sur la famille de Rotrou, le Dictionnaire critique de Jal.
dans sa province. Vun de ses ancêtres, Pierre de Kotrou, exerçait, en i56i, les fonctions de lieutenant général du bailliage de Dreux, comme le constate une inscription tracée sur la cloche du beffroi. Lui-même, notre poète, a rempli dans son pays natal les charges de lieutenant civil et d'assesseur criminel. Uun de ses frères, qui portait le prénom de Pierre, fui commissaire des guerres aux armées d'Allemagne pendant une partie de la guerre de Trente ans. Cette faniille des Kotrou paraît, d'ailleurs, avoir eu plus d'honneurs que de fortune.
Si Von en croit les biographes de Kotrou, sa vocation poétique se serait éveillée de benne heure, et c'est à quinze ans, en lisant Sophocle, que son génie lui aurait été révélé. Cependant on ne voit chez lui, du nioins à cette époque, aucune trace de l'influence grecque, et rien ne ressemble moins aux créations dramatiques de Sophocle que les aventures et les complications de ses fables romanesques. Même dans les sujets tirés de l'antiquité, quand il lui arriva plus tard d'en traiter, l'influence qui se fait sentir en lui nest guère celle de la muse attique. Quand il n'imite pas les maîtres du théâtre espagnol, c'est Scnèque qui l'inspire plutôt que Sophocle ou Euripide; Sénèque, un Espagnol d'origine, qui porte, avec Lucain, son parent, le génie espagnol dans la littérature latine '. Kotrou avait avec les Espagnols, anciens et modernes, des
I. Corneille, qui, selon sa propre expression, trafiquait aussi en Espagne, appelle Sénèque et Lucain deux Espagnols et déclare son commerce avec eux pour Médée et pour Pompée. (Epître dédicatoire du Menteur.)
affinités qui le préparaient à devenir leur disciple. Il était aussi de son temps et partageait le goi^it de ses contemporains pour les drames cavaliers et la galanterie héroïque. On a attribué ce goiÀt de la littérature espagnole qui régnait en France dans la première moitié du XVII^ siècle au mariage de Louis XIII avec une princesse d'Espagne. C'est l'opinion de Yiollet-Le-Duc , à qui l'on doit la seule édition complète des œuvres de Kotrou '. Selon lui, c'est à ce mariage qu'est due l'influence exercée par le dranie espagnol sur notre scène française à ses débuts, et en particulier sur les pièces de Hardy et de Mairetj sans parler de Corneille. Viollet-Le-Duc oubliait que la plupart des pièces de Hardy sont antérieures à la venue enFrance d'Anne d'Autriche ; et pour Mairet, il oubliait que ce poète franc-comtois était né sujet de l'Espagne, et qucn venant résider à la cour de France il avait pu y apporter lui-même l'influence qu'on veut qu'il y soit venu chercher. Corneille, il est vrai, reçut, dit-on, d'un courtisan retiré à Koucn, M. deChalon, le sujet du Cm^ tiré d'un drame de Guilhem de Castro ; mais, à l'époque où parut sur la scène ce premier de ses chefs-d'œuvre, la littérature française avait déjà reçu depuis longtemps l'influence espagnole, et luimême s'en est montré trop imprégné dans ses conceptions héroïques pour qu'on puisse en attribuer l'effet sur lui au simple hasard d'une rencontre ^.