‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 2 sur 186 · VI R O T R O U · texte numérisé non relu

VI R O T R O U

La vérité, c'est que l'action de l'Espagne sur la France s'est exercée, auXVI^ siècle, par trois côtés : par les provinces du Midi voisines des Pyrénées, par la Franche^ Comté et par les Pays-Bas; elle nous enveloppait en quelque sorte. La connaissance de la langue espagnole était conimune chez nous, et on y traduisait les œuvres célèbres de la littérature qui fïorissait au delà des Pyrénées. La CÉLESTiNE, /'Amadis, les romans de chevalerie et de nombreux ouvrages de tout genre étaient traduits chez nous dès le XVI^ siècle. Le Don Quichotte fut traduit presque dès son apparition ■ . Je pourrais multiplier les exemples de ces relations littéraires entre les deux pays, il suffit d'en avoir montré l'ancienneté. L'admiration qu'excitèrent, à la fin du XVI^ siècle et au commencement du XVII^ , les chefs-d'œuvre des Lope de Vega, des Calderon et de leur école, suffit, après cela, de reste à expliquer leur influence sur les origines de notre théâtre. Il n'est pas besoin de la faire arriver avec le trousseau d'une jeune reine dont le froid mariage n'eut alors que bien peu d'action sur la Cour et en eut moins encore sur le pays.

Venu jeune à Paris, Kotrou débuta sur la scène, à dix-sept ans, par une tragi-comédie intitulée : l'Hypocondriaque ou LE Mort amoureux ; œuvre faible, intrigue confuse, intérêt nul. Pourtant ce début annonçait

Menteur (1642) est pris de la Sospechosa Verdad du fameux Lope de Vega.

I. La première partie est traduite par Oudet en i6i6, la deuxième par de Rossel, en 1618.

R O T R O U vil

un poète. Les vers sont faciksj harmonieux, et, comme Va remarqué Viollet-Le-Duc, on y trouve des éclairs d'un style franc et naturel qui font contraste avec les concetti dont Kotrou, à l'exemple des poètes ses contemporains, émaillait ses pièces pour provoquer les applaudissements.

A l'Hypocondriaque succcJa,, en 1628, la Bague DE l'oubli, dont le sujet est emprunté à Lope de Vega, et qui parait avoir eu un grand succès. La pièce est amusante même à la lecture et devait Vctre davantage à la représentation. Une courte analyse fera connaître ce que valait alors le génie de Kotrou appuyé sur celui de Lope de Vega.

Un roi de Sicile du nom d'Alphonse prétend marier sa sœur Léonor au fils du roi de Naples ; mais cette princesse est éprise de Léandre, officier de fortune. Tous deux complotent de s'emparer du pouvoir, non par la mort du roi, mais en le privant de la raison au moyen d'une bague enchantée. C'est cette bague qui noue et dénoue l'intrigue et qui en produit toutes les péripéties. Selon que le roi la porte ou ne la porte pas à son doigt, il perd ou recouvre la raison. Dans sa folie, il méconnaît sa maîtresse, fait emprisonner et condamner à mort ses plus fidèles sujets, enfin s'abandonne à toutes sortes d'extravagances, tandis que, de leur côté, Léonor et Léandre, devenu son mari et vice-roi du royaume, abusent de leur autorité pour tout changer dans l'Etat et détruire ce qui les gène. Enfin la fourberie se découvre par le moyen d'un bouffon qui, après avoir volé la bague, enreconnaît les vertus et révèle tout au roi. Le dénoûment

vin ROTROU

est original et d'un caractère bien espagnol. Le roi feint d'être en proie à un nouvel accès. Il fait asseoir Léandre sur son trône, et, sous prétexte de lui donner une cause à juger, debout devant lui et le chapeau à la main, en présence de la cour, il lui raconte à lui-même sa propre histoire :

Sire, le cas est tel : un vassal infidèle Aime la sœur d'un prince et se fait aimer d'elle ; Ce prince, qui ne craint ni prévoit ce danger, La promet à l'amour d'un monarque étranger; Elle y semble portée, et toutefois en l'âme ; Elle garde toujours cette première flamme.

Enfin elle conspire avecque son amant D'ôter le sceptre au roi par un enchantement. Ils cherchent un secret : là dessus on déploie Tout ce que la magie en ses crimes emploie. Ils trouvent celui-ci propre à leur trahison ; Par un anneau charmé le roi perd la raison. Le voyant en ce point, toutes craintes bannies. Ils ont à son déçu leurs deux moitiés unies. Disposé de l'Etat, changé les généraux.

Enfin des biens d'un autre ont fait les libéraux. A voir ce changement tout le peuple soupire : Qu'ordonne là-dessus Votre Majesté, Sire?

Léandre se voit découvert, niais il n'est pas déconcerté ; il répond au roi par l'histoire du roi lui-même, de sa passion pour Liliane et des injustices qu'elle lui a fait commettre :

Devant que de vider cette première cause.

Sire, daignez ouïr celle que je propose.

Un monarque, amoureux d'une jeune beauté.

Dresse des rets honteux à sa pudicilé,

Et, par les doux appas d'une fausse promesse,

Attire à son amour les vœux de sa maîtresse.

ROTROU IX

Son père, plus prudent, qui la voit s'engager, La destine à l'amour d'un seigneur étranger. Le roi par elle-même apprend cette nouvelle. Et fait saisir le père et l'amant de la belle. Pour éteindre à souhait ses lascives amours, Il met ces deux seigneurs en danger de leurs jours, Et devant ses états les déclare coupables D'un crime supposé dont ils sont incapables. Sire, vous dépouillant de toute passion, Qu'auriez-vous estimé de semblable action?

La conclusion est que Vaniour est le seul auteur de tous ces crimes, que ses accès aveugles ont causé les deux procès et qu'il faut pardonner les fautes que sa violence fait commettre. C'est pourquoi le roi épouse Liliane et fait grâce à Léandre et à Léonor. La pièce finit par un hymne à l'Amour :

Cher démon des plaisirs, sors du sein de ta mère ; N'habite plus. Amour, ni Paphe ni Cythère, Rends nos cœurs fortunés entre tous les humains, Epanche sur nos lits les fleurs à pleines mains 1

Cette seconde pièce de Kotrou me scnihle assez propre à donner une idée du genre qu'il voulait acclimater sur notre théâtre. Ce genre, c'est la comédie d'imagination telle que l'ont connue, avec la différence du génie du Nord et de celui du Midi, l'Espagne et l'Angleterre : comédie d'intrigue héroïque et galante dans Lope de Vega et Calderon ; comédie de fantaisie poétique et de jeux d'esprit dans Shakespeare. Cette comédie, qui est à celle de Plaute et de Térence ce que le Roland furieux est à TEnéide, s'inquiète moins de peindre des mœurs et des

caractères y que d'amuser l'esprit en le promenant à travers des complications ingénieuses oii se mêlent les jeux du hasard à ceux de l'amour et les saillies de l'humeur aux rêveries du sentiment ; elle noue, dénoue, cmbrouillc et démêle les fils légers et multiples de ses capricieuses intrigues. Les maitres espagnols lui font courir les aventures, masquée et déguisée, entre des épées toujours prêtes à sortir du fourreau ; le grand magicien Prospéra la transporte d'un coup de sa baguette puissante et la fait errer dans les dédcdes aériens de la féerie. Romanesque avec Lope et Calderon, elle est romantique avec Shakespeare . Cette comédie n'a fait que passer sur notre scène. Le vieil esprit gaulois, égaré sentimentalement à la suite des Amadis, n'avait oublié ni Pantagruel ni l'avocat Patelin. Molière le ramena dans sa voie. La comédie d'imagination dut céder la place à une autre comédie, à cette con\édie vraiment nationale et tout à la fois universelle, si pleine de saine raison et de franche gaieté, dont la jeunesse éternelle sera l'éternel honneur du théâtre français.

L'imitation de Lope de Vega avait porté bonheur à Kotrou ; il fut moins heureux dans ses oeuvres suivantes : Cléagénor et Doristée (i63o), la Diane [même année) , les Occasions perdues (i63i), sont des pièces compliquées et bizarres, qui ont pu avoir du succès à la représentation, mais dont la lecture est ennuyeuse et fade. Au contraire, on peut lire avec plaisir l'Heureuse Constance. L'intrigue, ingénieuse, intéresse malgré les invraisemblances, et surtout le style est remarquable. Kotrou faisait sa langue • il la rendait de plus en plus

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