‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 107 sur 186 · ACTE IV, SCENE III. iSy · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE III. iSy

Antigone.

Faites donc, vostre haine agit trop mollement, La fureur s'allentit par le retardement ; Peut-estre que le temps vous osteroit l'envie. Ou l'asseurance au moins de nous oster la vie. Le murmure du peuple iroit jusques à vous, Et pourroit desarmer vostre injuste courroux : Car enfin, si la peur ne luy fermoit la bouche, Vous sçauriez à quel poinct ce procédé le touche ; Mais d'abord un tyran fait tout ce qui luy plaist ; On souffre avec respect, on void, mais on se taist.

Creon.

Et toy seule, entre tous, n'as pu voir sans te plaindre?

Antigone.

Tous tremblent, tous ont peur, moy, je n'ay rien à craindre.

Creon.

Au moins dois-tu rougir d'avoir osé plus qu'eux.

Antigone.

Qui fait honneur aux morts ne fait rien de honteux.

Creon.

Un mort qui fut des siens le mortel adversaire !

Antigone.

Il fut ce qui vous plaist, mais il estoit mon frère.

Creon.

Qui, les armes en main, a son frère assailly !

Argie.

Il est vray, mais son frère a le premier failly.

Creon.

Il tint nostre party, l'autre tint le contraire,

Argie.

La couronne à tous deux estoit héréditaire ;

i38 ANTIGONE.

L'un suivit sa fureur, mais l'autre l'embraza ; Si l'un vous assaillit, l'autre vous exposa.

Creon.

Le règne du premier, comme il fut d'un bon prince, Se gaigna la faveur de toute la province; Et nostre heur, qui sous l'autre eust pu diminuer, Nous fit prendre interest à le continuer: L'intention des siens plus que la sienne mesme Avoit dessus son front laissé le diadesme ; Et son ambition bien moins que sa bonté Se pût dire l'appuy de son authorité.

Argie.

Mais pour le retenir vous chassiez Polynice.

Creon.

On fit faveur à l'un, mais à l'autre justice.

Antigone.

Après tout, je l'aimois, et mon affection Entreprendroit encor cette saincte action.

Creon.

Et bien, suy les conseils que cet amour t'inspire, Aime-le chez les morts, mais non sous mon empire.

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