ACTE IV, SCENE III. i
Ils sont maistres des roys, ils sont pieux, augustes; Tous leurs arrests sont saincts, toutes leurs loix sont justes: Ces esprits dépouillez de toutes passions Ne meslent rien d'impur en leurs intentions; Au lieu que l'interest, la colère et la haine Président bien souvent à la justice humaine, Et, n'observant amour, devoir ny pieté, N'y laissent qu'injustice et qu'inhumanité. Quoy ! vous osez aux morts nier la sépulture ? Et cette loy nasquit avecques la nature; Vostre règne commence, et destruit à la fois, Par sa première loy, la première des loix. Icy la faute est juste, et la loy criminelle ; Le prince pèche icy bien plus que le rebelle. J'offense justement un injuste pouvoir, Et ne crains point la mort qui punit le devoir. La plus cruelle mort me sera trop humaine ; Je me resous sans peine à la fin de ma peine ; Elle m'affranchira de vostre authorité, Et ma punition sera ma liberté.
Ephyte.
O masle cœur de fille! ô vertu non commune. Qui pour rien ne se rend aux coups de la fortune!
Cleodamas.
O sexe dangereux! estrange dureté!
Du crime et du suplice elle fait vanité.
Creon.
On abaisse aisément le cœur d'une subjette Sous le propre fardeau du joug qu'elle rejette : L'orgueil s'assortit mal avec le mauvais sort , Et tous deux insolens font un mauvais accord. Quoy! la rébellion deviendra légitime,
i36 ANTIGONE.
Et pour me mespriser on prisera le crime?
A son premier outrage elle en joint un second
En faisant vanité de m'avoir fait affront;
Plus son mespris me touche, et plus elle en est vaine;
Je semble son subjet, elle semble ma reine.
Peut-estre que le rang qu'elle tint autrefois,
Et les titres de sœur, niepce et fille de rois.
Font à ce cœur altier douter de la menace,
Et contre sa frayeur soustiennent son audace;
Mais, son extraction provint-elle des cieux,
Et se dit-elle sœur, niepce et fille des dieux,
La justice aujourd'huy satisfera ma haine.
Et qui l'a secondée aura part en sa peine.
Argie.
D'un frivole discours passez donc à l'effet.
Je le ferois encor si je ne l'avois fait.
Oùy, j'ay fait le devoir d'une ingratte province.
Qui refuse, sans honte, un cercueil à son prince :
Elle fut son païs, ses terres, ses Estats ;
Il n'y veut qu'un sepulchre, et nè'S'y treuve pas.
Je laisse indifîerend en quel titre on m'ameine
Où j'avois droit d'entrer en qualité de reine;
Et je n'accuse pas l'injustice du sort,
Qui me devoit un sceptre, et m'appreste la mort.
Je me plains seulement de ce païs barbare
Qui de six pieds de terre à son prince est avare.
Et veut qu'en mesme jour le corps de mon espoux
Passe d'entre mes bras dans le ventre des loups.
Creon.
Ayant appris l'edit et la peine preveuë, Vous avez enfraint l'un, et l'autre vous est deuë.