ACTE IV, SCENE VI
Sire, de cette part, souffrez qu'elle vous touche, D'autant plus qu'elle tend à vostre commun bien, Et que vostre interest s'y treuve avec le sien.
Creon, O conseil! ô prière et ridicule et folle! Que j'apprenne si vieil d'une si jeune escolle.
Hemon.
Ne regardez pas l'âge, et pesez la raison.
Creon.
La raison n'est pas meure en si verte saison : Appelles-tu raison de faire honneur au crime?
Hemon.
Non, s'il passe pour tel ailleurs qu'en vostre estime.
Creon.
Qui m'a desobey mérite le trespas.
Hemon.
Le peuple toutefois ne le confesse pas.
Creon.
Lui-mesme est criminel s'il censure son prince.
Hemon.
Faites donc le procès à toute la province.
Creon.
Elle et ses habitans sont esclaves des roys.
Hemon.
Oûy, si les roys aussi sont esclaves des loix.
Creon.
La folle passion qui possède ton ame Te fait insolemment parler pour une femme Et de son interest te rend ainsi jaloux.
Hemon.
Vous seriez femme donc, car je parle pour vous.
Creon.
Tu contestes, mutin, contre ton propre père?
Hemon.
J*ay crû vous conseiller, et non pas vous déplaire.
Creon.
Ne m'est-il pas permis de conserver mon droict?
Hemon.
Non, s*il prive les dieux de l'honneur qu'on leur doit.
Creon.
Vil esclave de femme, esprit lâche et débile !
Hemon.
Je n'ay fait action ny lâche ny servile.
Creon.
Parler pour une fille est ton plus digne employ.
Hemon.
Je parle pour les dieux, et pour vous, et pour moy.
Creon.
N'espère pas, enfin, l'épouser jamais vive.
Hemon.
Elle ne mourra pas qu'un autre ne la suive.
Creon.
M'ozes-tu menacer?
Hemon.
Je n'avancerois rien Envers qui ny ne veut ny ne peut faire bien.
Creon.
Ce fol à m'outrager encore persévère.
Hemon.
Je vous dirois bien pis, si vous n'estiez mon père.
Creon.
Va, cœur efféminé, va, lâche, sorts d'icy !