ACTE IV, SCENE VI
Creon.
Aussi, par la raison de la seule naissance, N'attendois-je pas moins de vostre obéissance; Ce que prise un bon père est prisé d'un bon fils, Ils ont mesmes amis et mesmes ennemis; Mais le père d'un fils à ses desseins contraire S'est formé de soy-mesme un mortel adversaire; Il s'entretient la guerre et nourrit un poison Doux à ses ennemis, funeste à sa maison. Il ne faut pas, Hemon, que l'amour d'une femme Jusqu'à ce point nous gaigne et nous aveugle l'ame Qu'alors que le mal presse on n'en puisse guérir, Et que nous nous perdions afin de l'acquérir. L'interest de mon fils trop justement me touche Pour souffrir qu'il reçoive un serpent en sa couche ; Une mauvaise femme est un méchant amy.
Que veillant on doit craindre, et bien plus endormy; Et quiconque à sa foy jour et nuit se hazarde Se met entre les mains d'une mauvaise garde. Cette seule rebelle, entre tous mes subjets, Censure mes edits, attaque mes projets Et trace des chemins à toute la province Pour le mépris des loix et la honte du prince : Dansles desseins d'un roy, comme dans ceux des dieux, De fidelles subjets doivent fermer les yeux. Et, sousmettant leurs sens au pouvoir des couronnes, Quelles que soient les loix, croire qu'elles sont bonnes.
Hemon.
Les dieux ne mettent pas en tous entendemens Ny pareilles clartez, ny mêmes sentimens; Je veux que cette offense attaque vostre gloire, Mais qui l'oza commettre a pu ne le pas croire.
En effet, qui croiroit aller contre vos loix,
Suivant celles des dieux, qui sont maistres des roys?
Moy, Monsieur, qui sans feinte et vous prise et vous aime
Comme autheur de ma vie et source de moy-mesme,
Qui vous souhaitte un règne et glorieux et doux,
Et, pour dire en un mot, qui soit digne de vous,
Je cueille les advis par tout où je me treuve;
J'entends ce qu'on estime et ce qu'on desapreuve ,
Pour profiter pour vous et vous en faire part,
A vous, à qui moy seul oze parler sans fard.
Jamais la vérité, cette fille timide,
Pour entrer chez les roys ne treuve qui la guide ;
Au lieu que le mensonge a mille partisans.
Et vous est présenté par tous vos courtisans.
Seul, je vous diray donc que le commun murmure
Accuse vostre arrest d'offenser la nature ;
Qu'aussi l'on n'attend pas de vostre passion
L'injuste chastiment] d'une bonne action.
Antigone, dit-on, prit une honneste audace ,
Que le roy punira de la seule menace
Ce qu'elle a fait est juste, et dans tous les esprits,
Hors celuy de Creon, son crime aura des prix ;
C'est à peu prés, Monsieur, ce que je viens d'entendre,
Et ce que mon devoir m'oblige à vous apprendre ;
Déferez quelque chose au sentiment commun.
Le plussçavant se trompe, et deux yeux font plus qu'un;
Un changement d'avis, quand la raison en presse.
N'est pas une action contraire à la sagesse ;
Ne voir que par son sens est le propre des dieux,
Commeil l'est des mortels de voir par beaucoupd'yeux.
Ephyte.
La mesme vérité vous parle par sa bouche;