‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 122 sur 186 · ACTE V, SCENE V. i · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE V. i

Tyresie.

Sur tout, pour vostre bien, croyés-moy désormais. Car le besoin en presse, ou n'en pressa jamais.

Creon.

O dieux ! quelle frayeur m'excite ce langage !

Tyresie.

Bien moindre que ne doit ce funeste présage. Escoutez : ce matin, sur ces proches costeaux, Nous observions le chant et le vol des oyseaux, Lors que l'horrible cry d'une troupe d'orfrayes. D'infaillibles mal-heurs messagères trop vrayes, A remply d'un grand bruit tous les lieux d'alentour Et n'a point respecté la naissance du jour. Un nombre de corbeaux aussi funeste qu'elles, Leur livrant un combat de becs, d'ongles et d'aisles, A quelque temps après redoublé mon émoy. Et quelques plumes mesme en ont tombé sur moy : Je cours au temple à lors, où la lampe allumée Jette, au lieu de lumière^ une noire fumée Dont l'espaisseur corrompt la pureté de l'air, Et, presque m'estouffant, m'empêche de parler; L'encens n'y peut brusler quelqu'effort que j'essaye, La victime à l'autel n'y rend rien par sa playe. Que quelque goutte ou deux d'une jaune liqueur Dont la corruption m'a fait faillir le cœur : Mon guide, qu'à ce soin, à mon defîaut, j'employe. S'écrie, espouvanté, qu'il n'y voit point de foye ; Enfin, tout n'est qu'horreur et que confusion, Et tout, Creon, et tout, à vostre occasion ; De vous^ qui renversez les loix de la nature, Qui, barbare, aux deffuncts niez la sépulture ; De vous, qui, vray cerbère, ostantce droict aux corps.

i56 ANTIGONE.

Empêchez le passage en l'empire des morts; Qui, cruel, attaquez qui ne se peut deffendre, Et commandez un mal que vous devriez reprendre. Satisfaites les dieux par vostre amandement, Et sçachez-moy bon gré de cet enseignement.

Creon.

Sur tout autre tousjours vostre art me persécute, Vous m'entreprenez seul, seul je vous suis en butte ; Il faut bien que cet art, sainct et sacré qu'il est, Parmy sa pureté mesle quelque interest : Car le Ciel laisse agir l'ordre de la nature. Et n'a pas tousjours l'œil sur une créature; L'or est un charme estrange, un mestail précieux , Qui corrompt toute chose, et tanteroit les dieux ; Mais il le faut gaigner par moyens légitimes, Non pas en conseillant l'impunité des crimes. Non pas en abusant du respect des autels Et faisant faussement parler les immortels.

Tyresie.

Qui m'a repris que vous d'en user de la sorte ?

Creon.

Que l'on vous en reprenne ou se taise, qu^importe ?

Tyresie.

Usez-en comme moy, le Ciel sçait qui vit mieux.

Je n'outrageray point un ministre des dieux.

Tyresie.

Vous m'outragez assez, m'accusant d'avarice.

Creon.

Peu de gens de vostre art sont exempts de ce vice.

Ttresie.

Et les tyrans encor bien moins qu'eux et que moy.

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