‹ Théâtre choisi de J. de RotrouChapitre 135 sur 186 · ACTE I, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE III

Et vous avez rendu mon pouvoir impuissant, Et rétraint envers vous ma force en l'accroissant.

Maximin.

La part que vos bontez m'ont fait prendre en l'empire N'égale point, Seigneur, ces beaux fers où j'aspire ; Tous les arcs triomphans que Rome m'a dressez Cèdent à la prison que vous me bâtissez, Et, de victorieux des bords que l'Inde lave, J'accepte, plus content, la qualité d'esclave. Que, dépouillant ce corps, vous ne prendrez aux cieux Le rang par vos vertus acquis entre les dieux; Mais ozer concevoir cette insolente audace Est plustost mériter son mépris que sa grâce. Et, quoy qu'ait fait ce bras, il ne m'a point acquis Ny ces titres fameux, ny ce renom exquis Qui des extractions effacent la mémoire Quant à sa vertu seule il faut devoir sa gloire; Quelque insigne advantage et quelque illustre rang Dont vous ayez couvert le défaut de mon sang, Quoy que l'on dissimule, on pourra toujours dire Qu'un berger est assis au trône de l'empire ; Qu'autresfois mes palais ont esté des hameaux, Que qui gouverne Rome a conduit des troupeaux ; Que pour prendre le fer j'ay quitté la houlette. Et qu'enfin vostre ouvrage est une œuvre imparfaite. Puis-je, avec ce défaut non encor reparé, M'approcher d'un objet digne d'estre adoré, Espérer de ses vœux les glorieuses marques, Prétendre d'étouffer l'espoir de cent monarques, Passer ma propre attente, et me faire des dieux. Sinon des ennemis, au moins des envieux?

DiOCLETIAN.

Suffit que c'est mon choix et que j'ay connoissance Et de Yostre personne et de vostre naissance , Et que, si Tune enfin n'admet un rang si haut, L'autre par sa vertu repare son défaut, Supplée à la nature, élevé sa bassesse, Se reproduit soy-mesme et forme sa noblesse. A combien de bergers les Grecs et les Romains Ont-ils pour leur vertu veu des sceptres aux mains! L'histoire, des grands cœurs la plus chère espérance, Que le temps traicte seule avecque révérence. Qui, ne redoutant rien, ne peut rien respecter, Qui se produit sans fard et parle sans flater, N'a-t'elle pas cent fois publié la louange De gens que leur mérite a tirez de la fange Qui par leur industrie ont leurs noms éclaircis, Et sont montez au rang où nous sommes assis? Cyre, Semiramis, sa fameuse adversaire.

Noms qu'encor aujourd'huy la mémoire révère, Lycaste, Parrasie et mille autres divers Qui dans les premiers temps ont regy l'univers; Et récemment encor, dans Rome, Vitellie , Gordian, Pertinax, Macrin, Probe, Aurelie, N'y sont-ils pas montez, et fait de mesmes mains Des reigles aux troupeaux et des loix aux humains? Et moy-mesme, enfin moy, qui, de naissance obscure. Dois mon sceptre à moy-mesme, et rien à la nature, N'ay je pas lieu de croire, en cet illustre rang. Le mérite dans l'homme et non pas dans le sang; D'avoir à qui l'accroist fait part de ma puissance, Et choisi la personne, et non pas la naissance?

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