ACTE III, SCENE V
La lumière du jour et celle de la foy.
Il fit qu'avec le laict, pendante à la mammelle,
Je sucçay des chrestiens la créance et le zèle;
Et ce zèle avec moy crût jusqu'à l'heureux jour
Que mes yeux, sans dessein, m'acquirent ton amour.
Tu sçais, s'il t'en souvient, de quelle résistance
Ma mère, en cette amour, combattit ta constance;
Non qu'un si cher party ne nous fût glorieux,
Mais pour sa répugnance au culte de tes dieux;
De César toutefois la suprême puissance
Obtint ce triste adveu de son obéissance;
Ses larmes seulement marquèrent ses douleurs :
Car qu'est-ce qu'une esclave a de plus que des pleurs?
Enfin, le jour venu que je te fus donnée :
« Va, me dit-elle à part, va, fille infortunée.
Puis qu'il plaist à César, mais sur tout souvien-toy
D'estre fidelle au Dieu dont nous suivons la loy.
De n'adresser qu'à luy tes vœux ny tes prières,
De renoncer au jour plûtost qu'à ses lumières,
Et détester autant les dieux de ton espoux
Que ses chastes baisers te doivent estre doux. »
Au défaut de ma voix, mes pleurs luy répondirent.
Tes gens dedans ton char aussi-tost me rendirent ,
Mais l'esprit si remply de cette impression
Qu'à peine eus-je des yeux pour voir ta passion.
Et qu'il fallut du temps pour ranger ma franchise
Au poinct où ton mérite à la fin l'a soumise.
L'œil quivoit dans les cœurs clair commedans les cieux
Sçait quelle aversion j'ay depuis pour tes dieux;
Et, depuis nostre hymen, jamais le culte impie
(Si tu l'as observé) ne m'a cousté d'hostie ;
Jamais sur leurs autels mes encens n'ont fumé;
2o8 SAINT GENEST.
Et, lors que je t'ay veu, de fureur enflâmé ,
Y faire tant offrir d'innocentes victimes,
J'ay souhaitté cent fois de mourir pour tes crimes, Et cent fois vers le Ciel, témoin de mes douleurs. Poussé pour toy des vœux accompagnez de pleurs.
Adrian.
Enfin je reconnois, ma chère Natalie, Que je dois mon salut au sainct nœud qui nous lie; Permets moy toutesfois de me plaindre à mon tour. Me voyant te chérir d'une si tendre amour;
Y pouvois-tu répondre et me tenir cachée Cette céleste ardeur dont Dieu t'avoit touchée? Peux-tu, sans t'émouvoir, avoir veu ton espoux Contre tant d'innocens exercer son courroux?
Natalie.
Sans m'émouvoir, helas! le Ciel sçait si tes armes Versoient jamais de sang sans me tirer des larmes. Je m'en émeus assez; mais eussay-je espéré De reprimer la soif d'un lyon altéré.
De contenir un fleuve inondant une terre, Et d'arrester dans l'air la cheute d'un tonnerre ? J'ay failly toutesfois, j'ay deu parer tes coups; Ma crainte fut coupable autant que ton couroux : Partageons donc la peine aussi bien que les crimes; Si ces fers te sont deubs, ils me sont légitimes. Tous deux dignes de mort, et tous deux résolus, Puis que nous voicy joints, ne nous séparons plus; Qu'aucun temps, qu'aucunlieu,jamaisne nousdivisent. Un supplice, un cachot, un juge, nous suffisent.
Adrian.
Par un ordre céleste, aux mortels inconnu. Chacun part de ce lieu quand son temps est venu;